L'allemand comme deuxième langue
Le linguicisme dans l'enseignement du DaZ
À quoi voit-on que les langues et leurs locuteurs/-trices font l'objet d'une dévalorisation ? Et comment les enseignant·e·s peuvent-ils/elles lutter contre cela en classe ? C'est la question à laquelle s'intéresse l'association Migrationspädagogische Zweitsprachdidaktik (Didactique des langues secondes dans le contexte migratoire), basée à Vienne.
De Janna Degener-Storr
Le problème se pose surtout lorsque les accents et les langues sont évalué·e·s différemment ou ne sont pas accepté·e·s du tout. « Quelqu'un peut-il répéter cela correctement ? » – Lorsqu'un·e enseignant·e pose une telle question, il/elle porte implicitement un jugement sur la manière dont un·e élève vient de s’exprimer. Mais cette discrimination n'existe pas seulement en classe et lors des examens, elle est également présente dans les cours d'école et dans les décisions politiques en matière d'éducation. Il y a régulièrement des débats publics sur la question de savoir si les enfants et les adolescent·e·s ont le droit de parler d'autres langues que l'allemand à l'école et comment les enseignant·e·s doivent réagir en cas de violation de ces règles. Le cas d'une fillette de neuf ans qui avait parlé turc avec son amie et qui, pour punition, avait dû expliquer dans une rédaction « pourquoi nous parlons allemand à l'école » a notamment fait grand bruit. Les parents de l'élève ont porté plainte contre cette « mesure pédagogique » et le tribunal administratif leur a donné raison : les droits de la personnalité de la fillette avaient été violés.
Toutes les langues ont-elles la même valeur ?
« Nous ne parlons que l'allemand afin que tout le monde puisse comprendre et bien apprendre l'allemand ». C'est souvent avec des arguments de ce type que l'interdiction de certaines langues est justifiée. Mais les exemples pratiques montrent qu'une distinction implicite est faite entre les langues souhaitées et celles qui ne le sont pas. « Si des élèves utilisaient l'anglais ou le latin en dehors des cours dans l'enceinte de l'école pendant la récréation, seraient-ils condamné·e·s à une punition similaire ? », a demandé l'avocat de l'élève de neuf ans mentionnée plus haut.Les langues – et donc leurs locuteurs/-trices – font également l'objet d'une évaluation implicite selon qu'elles sont enseignées ou non dans le système éducatif et selon l'importance accordée à leur maîtrise. « Chaque heure de soutien d'allemand est un exemple qui montre que la langue allemande, et plus précisément la langue standard, bénéficie d'une estime supérieure à la moyenne », explique İnci Dirim. Il serait par exemple souhaitable de diversifier l'offre multilingue afin de mieux exploiter les langues ancrées dans l'environnement, du turc comme deuxième langue, enseigné dans les classes bilingues de Hambourg, à l'enseignement d’une matière en farsi ou en arabe dans les écoles viennoises.
Dévaloriser les locuteurs/-trices
Des scientifiques tel·le·s qu'İnci Dirim étudient ces exemples d'évaluation des langues et des locuteurs/-trices sous le terme de « linguicisme ». La linguiste et pédagogue finlandaise Tove Skutnabb-Kangas a inventé le terme anglais « linguicism » au début des années 80. Des recherches menées par des scientifiques ont ensuite mis en évidence différentes formes de linguicisme. Doris Pokitsch a par exemple découvert qu'en Autriche, les jeunes d'origines diverses s'orientent vers l'idéal d'une personne grandissant dans un environnement monolingue allemand, et se dévalorisent ainsi eux/elles-mêmes. Vesna Bjegač montre que des termes péjoratifs issus du domaine scientifique, tels que « enfant ayant besoin d'un soutien scolaire », créent chez les jeunes un sentiment d'insuffisance, même s'ils/elles ne lisent pas eux/elles-mêmes d'articles scientifiques. Et selon Natascha Khakpour, les discours sur la « maîtrise de l'allemand » sont utilisés à l'école et dans d'autres établissements d'enseignement pour exclure des jeunes.İnci Dirim travaille depuis plus de quinze ans sur le thème du linguicisme. Son travail s'appuie sur la critique du racisme en tant que composante de la pédagogie de la migration, mise en place par le spécialiste en sciences de l'éducation Paul Mecheril. « Il ne s'agit pas d'identifier des coupables », souligne-t-elle. « Les enseignant·e·s devraient toutefois essayer de prendre conscience de leur implication afin de ne pas reproduire inconsciemment le linguicisme ». Cela suppose qu'ils/elles se soient penché·e·s sur le phénomène : si je suis conscient·e d'avoir des préjugés à l'égard de certains accents, par exemple, je peux être plus attentif/-ive à la façon dont je réagis à la prononciation des gens. Si je souhaite identifier le linguicisme ou d'autres formes de racisme dans mes cours, je peux regarder des enregistrements vidéo dans cette optique ou demander à des collègues d'y prêter attention lors d'observations : des hiérarchies sont-elles établies ? Y a-t-il des exclusions ? Et si je souhaite lutter de manière ciblée contre le linguicisme, je peux me pencher sur des concepts tels que le « translanguaging », qui visent explicitement à surmonter les rapports de force linguistiques. Il s'agit ici de reconnaître et de rendre visibles les pratiques multilingues afin, par exemple, de renforcer les élèves multilingues et d'ancrer leur façon de parler comme langue d'enseignement au niveau institutionnel.
Que peuvent faire les enseignant·e·s ?
L'allemand ne doit-il donc plus être au centre des cours d'allemand langue étrangère (DaF) ou d'allemand langue seconde (DaZ) ? Et les cours d'allemand doivent-ils être supprimés pour cette raison ? Non, ce n'est pas ce que veulent les détracteurs/-trice·s du linguicisme comme İnci Dirim. Mais les enseignant·e·s, les responsables politiques en matière d'éducation et les autres personnes en position d'autorité doivent être conscient·e·s du problème du linguicisme et le combattre. « Les enseignant·e·s ne peuvent pas empêcher que leurs élèves soient désavantagé·e·s dans leur recherche d'emploi en raison de leur accent. Mais ils/elles peuvent veiller à ce que personne ne soit désavantagé·e ou dévalorisé·e dans leurs cours », conseille l'experte. L'objectif doit être que toutes les langues et toutes les façons de parler soient perçues comme ayant la même valeur et que personne n'ait peur de les utiliser.L'experte estime également important de créer un espace et un climat de respect pour le multilinguisme. Le mémoire de master de Hanna Demichiel a par exemple montré que lorsque des apprenant·e·s adultes en allemand peuvent échanger sur des sujets complexes dans leur langue maternelle pendant une à deux minutes, cela a des effets positifs sur leur apprentissage de l'allemand. Des exemples provenant de Suède et du Canada montrent également comment le multilinguisme peut être accepté en classe. « Dans de nombreux pays du monde, il est normal que les élèves puissent d'abord exprimer leurs pensées dans la langue de leur choix, puis que la classe traduise ensemble ce qui a été dit, par exemple en anglais », explique Mme Dirim, en référence à la thèse de Jessica Löser. En Allemagne et en Autriche, cela est malheureusement encore très rare.
La thèse « Valeurs. Langue. Intégration : sur la construction des valeurs dans les supports pédagogiques DaZ » de Michael Hofer-Robinson propose une analyse critique du racisme dans les supports pédagogiques.
« La gestion de la diversité culturelle et linguistique à l'école. Une comparaison entre le Canada, la Suède et l'Allemagne » de Jessica Löser
« Langue et formation (du sujet) : auto-positionnement des jeunes multilingues ». Thèse de Vesna Bjegač
« Qui parle ? Processus de subjectivation de la langue à l'école dans la société migratoire ». Thèse de Doris Pokitsch
« La maîtrise de l'allemand. Un processus d'articulation contesté à l'école ». Thèse de Natascha Khakpour
« Race, langue et subjectivation. Une perspective raciolinguistique sur les expériences scolaires en Allemagne ». Thèse de Liesa Rühlmann