B Movie : Lust & Sound in West Berlin
Quand Berlin dansait sur les tombes

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© Jörg A.Hoppe, Klaus Maeck & Heiko Lange

Si les années 1980 se résument encore pour vous aux vêtements Esprit, au cube Rubik, et aux débuts de Madonna, il faut voir, de toute urgence, B Movie : Lust & Sound in West Berlin, documentaire du trio de choc Jörg A. Hoppe, Klaus Maeck et Heiko Lange.  

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À l’époque, on disait de Berlin que ses habitants dansaient sur les tombes, façon de décrire l’esprit contestataire d’une ville divisée par les aléas de la géopolitique, et dont les cicatrices de la Deuxième Guerre mondiale étaient encore visibles avec cette succession d’édifices en ruine comme autant de rappels de la défaite cuisante d’Adolf Hitler.  
 
Elle n’était plus la capitale de l’Allemagne – la paisible Bonn accomplissait le boulot —, mais plutôt le carrefour d’une jeunesse assoiffée de liberté(s), squattant des appartements vides et délabrés, prenant d’assaut des espaces dénudés pour y établir un bar, une galerie d’art ou une scène improvisée. Pour plusieurs Allemands, c’était aussi l’endroit parfait pour éviter le service militaire : Berlin-Ouest, pas officiellement rattachée à la République fédérale d’Allemagne, constituait une enclave au cœur de la mal nommée République démocratique d’Allemagne, divisée entre la France, l’Angleterre et les États-Unis.   

Berlin, terre promise de la musique  

Cet aspect, essentiel pour comprendre sa vitalité créatrice, est toutefois escamoté dans B Movie, car le film croule, littéralement, sous les images d’archives musicales, principalement celles appartenant au musicien, mais surtout manager, Mark Reeder. En 1979, cet Anglais originaire de Manchester, aussi laide et délabrée que Berlin à cette époque, est fasciné par la musique électronique qui émane de là-bas, dont celle du groupe Tangerine Dream. Comme tant d’autres de son âge, il s’y installe, non seulement pour sa part du gâteau, mais toute la boulangerie!  
 
La faune de cette époque, dont celle du bouillonnant quartier Kreuzberg, ne rêvait pas de gloire ou de fortune, mais aspirait à bousculer les conventions, à réinventer la musique, à créer une nouvelle vague qui portera très vite son nom. Reeder joue d’ailleurs dans l’un des groupes issus du new wave berlinois, Shark Vegas, tout en produisant les extravagances électroniques de Malaria!, passant aussi son temps à capter sur vidéo des performances outrancières dans les bars et les salles de concert enfumés (SO36, Metropol, Risiko, Dschungel). Sans compter toutes celles devant ce Mur dont on savait peu de choses au-delà des barbelés –plusieurs Berlinois ont jadis confessé leur ignorance à ce sujet, voire leur absence totale de curiosité.  

Reeder, profession : ambassadeur  

Mark Reeder, cet enfant de Berlin à l’accent british, ne pouvait garder pour lui seul cette créativité foisonnante, devenant un ambassadeur improvisé pour les artistes en exil, ou en panne d’inspiration, comme Nick Cave, avec qui il partage un temps le même appartement. David Bowie fut l’un des premiers à découvrir le côté fontaine de Jouvence de la ville, donnant lui ainsi une allure mythique, grâce aussi au coût dérisoire des loyers (aujourd’hui, le fameux son de Montréal, incarné par Arcade Fire ou Simple Plan, s’explique en partie par le même phénomène économique).  
 
Sur les ondes de la station Grenada, Mark Reeder faisait découvrir Berlin aux téléspectateurs anglais, mais il fut aussi le représentant allemand de la célèbre étiquette britannique Factory Records, et tenta d’imposer le groupe Joy Division lors d’un concert en sol berlinois qui s’est soldé par un échec. Après la mort du leader Ian Curtis, Reeder encourage un autre membre du groupe, Bernard Sumner, à s’imprégner des sons électroniques émanant des quatre coins de la ville, genèse du succès planétaire de ce qui deviendra New Order.  
 
Berlin-est : Protestations contre des expulsions
Berlin-est : Protestations contre des expulsions | © André Lavoie
Qui aurait pu prévoir la chute du Mur en 1989? Cet événement historique fut précédé du rétrécissement des scènes punk et new wave au profit de la musique techno, et dont Berlin deviendra l’une des grandes capitales. Reeder, parfois incarné par un jeune acteur qui lui ressemble de manière troublante, Marius Weber, prend acte du changement, malgré une évidente nostalgie dans la voix. Redevenue la capitale de l’Allemagne réunifiée, forcément envahie de fonctionnaires et de diplomates, en proie à la spéculation immobilière malgré la résistance populaire, dont, justement, dans le quartier Kreuzberg, Berlin constitue toujours un terreau fertile à la contestation créative. B Movie : Lust & Sound in West Berlin tourne les pages d’un des chapitres les plus importants de cette longue histoire.  

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