Critique de Film | « Nina Roza »
La Musique du Cosmos

Nina Roza
© Alexandre Nous Desjardins

Une jeune femme se lève et sort du cadre comme en transe – et avec elle commence le nouveau film de Geneviève Dulude-De Celles, un ballet transatlantique d’aliénation et de quête de lien, racontant avec subtilité une relation père-fille brisée, le déracinement et la question du prix que les choix passés font peser sur le présent.

De Jutta Brendemühl

Une fête estivale décontractée : des femmes, des hommes, des enfants virevoltent dans un jardin. Dès les premières secondes, le regard du spectateur est attiré par la jeune femme éthérée au centre. Elle finit par se lever de sa chaise et passe devant la piscine pour sortir du cadre, comme en transe.

La scène d'ouverture hypnotique de  Nina Roza  nous plonge dans une danse transatlantique sur le thème de l'éloignement et de la recherche de lien. Le deuxième long métrage de la réalisatrice québécoise Geneviève Dulude-De Celles, une coproduction canado-bulgare-italo-belge, est en lice pour l'Ours d'or à la Berlinale 2026, parmi une multitude d'histoires familiales et relationnelles en compétition.

Où es-tu allé ?

Nous faisons la connaissance de Roza, interprétée par Michelle Tzontchev, qui vient de quitter le cadre et sa relation. Elle demande à revenir vivre chez son père qui est curateur. Milhail,  interprété par Gavon Stoev, originaire de Bulgarie et émigré au Canada il y a plusieurs décennies, Mihail est occupé à monter une exposition d'art et accepte à contrecœur d'accueillir sa fille et son jeune fils. Tout aussi réticent, il retourne dans son pays natal pour la première fois depuis son départ, à la recherche d’un jeune prodige de la peinture dans un village isolé. Contraint de faire face à un passé qu’il voulait oublier, Mihail mesure peu à peu le coût du déracinement de sa famille sur sa relation brisée avec sa fille. « Je ne suis plus là. — Où es-tu allé ? — J'aimerais le savoir », dit un échange.

Le passé influence le présent et les luttes personnelles des personnages dans le récit subtil et bien construit de Dulude-De Celles sur les existences liminales.

Le travail de caméra inventif et efficace, passant de la subjectivité aux panoramiques larges, jusqu’aux gros plans extrêmes et expressifs sur les oreilles, les yeux et les mains, emmène le spectateur dans une odyssée d’identités et de relations fracturées, même si le milieu du film peut sembler un peu long. « Je m'intéresse avant tout à l'être humain, que ce soit dans le documentaire ou la fiction ; je veux observer notre réalité, des visages dans lesquels nous pouvons nous reconnaître », commente la réalisatrice dans une interview accordée à Festival Scope. Une scène remarquable montre Mihail fixant le mur blanc et vide d’une galerie. L'acteur et metteur en scène bulgare Galin Stoev dégage une tension palpable, même de dos. On passe ensuite à sa maison, encombrée d'objets et imprégnée de souvenirs persistants. Le film est traversé de couleurs terreuses — bruns, verts et jaunes — des intérieurs montréalais aux champs bulgares.

Geneviève Dulude-de Celles, Nina Roza © Camile Gladu-Drouin

Curater, c’est prendre soin

Dulude-De Celles, déjà lauréate d’un Ours de cristal pour son premier film A Colony (2019), construit une histoire père-fille sur la confiance et la perte, la capacité d'agir et le sens des différentes étapes de la vie. L'art y apparaît comme une métaphore structurante. Nous apprenons que « curater » signifie « prendre soin ». La réalisatrice semble indiquer que Mihail n’a qu’à mettre son énergie et son expertise professionnelles au service de sa famille. Portés par une musique orchestrale retentissante, la pop bulgare des années 1970 et les voix féminines traditionnelles des Balkans — « la musique du cosmos » — l'art et la culture explorent et expriment l’âme humaine.

Il est fascinant de voir une jeune réalisatrice adopter le point de vue d’un homme plus âgé, un choix qui relie Nina Roza au film allemand en compétition Home Stories d’Eva Trobisch, une autre histoire père-fille explorant les décisions passées et les questions d’identité actuelles. Nina Roza est visuellement séduisant, impressionniste et atmosphérique, avec des passages sans dialogue et aucun détail sur la mort de la mère bulgare de Roza. Les émotions refoulées traversent le film et se révèlent peut-être le mieux dans une scène intense et touchante où Mihail se rend au dîner de sa famille bulgare, longtemps abandonnée. Il faut une certaine détermination pour rester attaché au protagoniste Mihail et à ses démons invisibles. Certains spectateurs pourraient trouver que le style lyrique promet plus de drame qu’il n’en délivre. Mais si l’on laisse Nina Roza nous emporter, le film raconte — ou plutôt montre — une histoire délicate de perte et de déracinement, de réorganisation de soi et de ses relations dans de nouveaux contextes.

Le seul personnage qui façonne activement sa vie est Nina, l’enfant prodige, davantage une allégorie ou un alter ego, comme le suggèrent le double nom et le titre interculturel du film. Elle prend des décisions audacieuses pour protéger sa créativité et son intégrité face aux pressions extérieures, qu’il s’agisse de se produire, de se commercialiser ou de quitter sa maison. Ce qui aurait pu être larmoyant se termine sur une note provocante et tournée vers l’avenir. « Tu es un fantôme, et je ne crois plus aux fantômes. »
 

« Nina Roza »

Canada, Italie, Bulgarie, Belgique | 2026 | 103 min
Director and screenplay: Geneviève Dulude-de Celle
Avec: Galin Stoev, Ekaterina Stanina, Sofia Stanina, Chiara Caselli, Michelle Tzontchev