Fondée voici 200 ans, la « Städelschule » ou École Städel, est une petite académie qui laisse à ses étudiants d’immenses libertés. Nulle part dans les autres établissements supérieurs d’enseignement artistique allemands, l’accent n’est mis de la sorte sur l’art libre, sur l’indépendance par rapport à l’ensemble des contraintes et objectifs extra-artistiques, sur une notion d’autonomie en opposition avec toutes les intentions d’utilisation. Ici pas de place pour l’art appliqué ni pour la pédagogie artistique.
Sur les quelque 500 jeunes du monde entier qui se portent chaque année candidats à la Städelschule, 20 sont acceptés. Avec 140 élèves dans les classes d‘arts plastiques et 50 en architecture, l’ambiance demeure familière. Tout le monde se connaît, échange, se retrouve sur les longs bancs du restaurant de l’école où les plats proposés sont mitonnés depuis des années par des artistes-cuisiniers. En fin de compte, il s’agit de la première école supérieure de Francfort où furent dispensés des cours associant art et cuisine.
L’idée avant tout
Qu’un étudiant sur quatre seulement soit allemand, et que la langue d’enseignement soit l’anglais, font partie des particularités de l’institution. La transparence des relations régnant à la Städelschule n’a d’égale que son ouverture internationale. Des artistes de tout premier plan y enseignent, dont Peter Fischli, Willem de Rooij, Douglas Gordon, Michael Krebber et Tobias Rehberger. La dynamique qu’ils insufflent est perceptible partout dans l’univers artistique aux ramifications mondiales. Des enseignants et diplômés de cette grande école sont présents à la documenta de Cassel, à la Biennale de Venise et à d’autres manifestations d’envergure du secteur de l’événementiel artistique. D’anciens étudiants de Städel contribuent à marquer la notion d’art contemporain. À Francfort aussi, on participe à la définition du concept controversé et difficile à cerner de la « qualité artistique ».
La proximité entre professeurs et étudiants est un atout de la Städelschule à ne pas négliger, laquelle permet à tous les heureux élus admis dans le sérail de choisir la voie artistique qu’ils souhaitent emprunter. Il n’existe aucune consigne, sauf celle-ci : développer une position artistique individuelle. À une époque où, dans une Allemagne qui prônait aussi par tradition la liberté académique, les études sont fortement réglementées, la Städelschule fait donc figure d’exception. La priorité revient à l’idée, à la réflexion autonome, au concept. Les capacités de mise en œuvre des pensées et de recherche d’une forme esthétique n’y sont que subsidiaires. Quant aux enseignants, ils voient essentiellement leur mission comme l’occasion d’inciter leurs élèves à faire preuve d’indépendance.
Voilà qui s’applique également à une artiste comme Judith Hopf, laquelle appréhende en critique les codes sociaux et établit une relation avec l’art vidéo et l’art-objet pour pratiquer les « médias mixtes » tels qu’ils dominent aujourd’hui la scène. L’association de médias différents, le travail interdisciplinaire, la fusion de l’art performance, l’art cinématographique et des arts plastiques sont caractéristiques de la Städelschule. En ce sens, elle marche dans les pas d’une avant-garde qui se souciait d’effacer les formes figées, les catégorisations et les genres artistiques.
Anne Imhof, disciple de Judith Hopf et diplômée de la promotion 2012 de Städel, réunit dans son œuvre des éléments de l’art performance, de l’art vidéo et de l’installation artistique avec une musique de sa composition et, ce en quoi l’artiste se montre innovante, des séquences de mouvements chorégraphies. Ce n’est pas le fruit du hasard. Car la danse en tant que partie intégrante des formes de l’art performance joue un rôle majeur dans l’univers culturel francfortois amateur d’expérimentations, où elles disposent au Künstlerhaus Mousonturm d’une imposante tribune. De même, le triptyque « Peur » s'inspire du ballet contemporain et de son haut degré d’abstraction, un triptyque dont les première et seconde parties ont pu être admirées à Bâle et à Berlin et dont la troisième est présentée maintenant à Montréal.
Tout est question d‘image
Pour Anne Imhof, née en 1978, mettre en scène l’immédiateté de ce qui touche au corps et rassembler les acteurs avec des objets et des effets, comme un brouillard artificiel, pour en faire des images en perpétuelle évolution, est un processus qui contraste avec le marché de l’art avide de médias classiques comme la peinture ou la sculpture. Les constellations qui naissent au cours d’une représentation, mais aussi celles que l’on peut voir sur des vidéos, changent sans cesse et constituent ainsi un modèle opposé aux formes fixes.
Anne Imhof a organisé sa première exposition individuelle en 2013 au Portikus, la galerie d’art de la Städelschule située sur une île sur le Main. On y accède par l’Alte Brücke qui surplombe le fleuve. Ce que l’on peut y vivre attire l’attention de la scène artistique internationale. Le Portikus est au nombre des principales infrastructures de sa catégorie, un lieu où peuvent être expérimentées avec profondeur et intensité des positions artistiques. Le concept d’Anne Imhof, visant à utiliser de manière égale des médias distincts, est apparu également dans cette présentation. Si des documents photographiques prétendaient peu ou prou reproduire un défilé piétinant vers l’inauguration de l’exposition, en réalité, les prises de vue avaient été réalisées au préalable sans public. Des esquisses de chorégraphies, des recherches précises de l’espace, des arabesques et études de silhouettes au crayon de couleur, à l’aquarelle ou au fusain ont alors montré que, chez Imhof, tout est question d’image. Avec des variations thématiques propres à épouser aussi toutes les performances de l’artiste : l’espace et le corps, le temps et le mouvement.