Artiste conceptuelle de Cologne
L’univers énigmatique de Cosima von Bonin

Cosima von Bonin | The Fatigue Empire | 2010 Kunsthaus Bregenz
Cosima von Bonin | The Fatigue Empire | 2010 Kunsthaus Bregenz | Photo: Markus Tretter, © Kunsthaus Bregenz, Cosima von Bonin

« Who’s Exploiting Who in the Deep Sea? » (« Qui sont les exploiteurs et les exploités de la mer profonde? ») — Formulée comme une question, le titre de la dernière exposition de Cosima von Bonin nous mène directement vers l’univers particulier et hermétique de l’artiste conceptuelle de Cologne.

Les mises en scène de Cosima von Bonin ne sont pas faites pour les spectateurs en quête de déclarations et de messages. Elles proposent plutôt des expériences et ouvrent un éventail d’associations. L’absence d’ambiguïté et la didactique répugnent l’artiste. Il en va de même pour les pratiques trop communes d’un « art affaires ». Elle s’y oppose d’ailleurs farouchement. « Conservateur, concept, projet. Ces trois mots, pour moi, appartiennent tous à la zone de guerre de l’art, à une guerre qui fait rage et que j’ai désertée il y a un moment déjà », a-t-elle déclaré en 2016.

UNE STRATÉGIE ESTHÉTIQUE SUBTILE

Née en 1962 à Mombassa, au Kenya, Cosima von Bonin a grandi à Salzbourg. La formation universitaire de l’artiste associée en 2007 à la Documenta n’est pas évoquée dans ses publications. Outre son mariage avec l’artiste Michael Krebber, sa biographie ne révèle que de menus détails, tels que le milieu intellectuel de la scène artistique et musicale de Cologne et son cercle d’amis. Son CV artistique, quant à lui, documente de manière impressionnante depuis 1990 de nombreuses expositions individuelles et en groupe, des films, des œuvres vidéo et des performances en Europe et, plus tard, en Amérique du Nord.
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  • Cosima von Bonin | Photo de l’installation « Who’s Exploiting Who in the Deep Sea? » (« Qui sont les exploiteurs et les exploités de la mer profonde? ») | Galerie d’art moderne, Festival international de Glasgow, 2016 Photo: Ruth Clark

    Cosima von Bonin | Photo de l’installation « Who’s Exploiting Who in the Deep Sea? » (« Qui sont les exploiteurs et les exploités de la mer profonde? ») | Galerie d’art moderne, Festival international de Glasgow, 2016

  • Cosima von Bonin | OCTOPUS, 2016 | Privatsammlung Foto: Ben Knabe

    Cosima von Bonin | OCTOPUS, 2016 | Private Collection

  • Cosima von Bonin | Ausstellungsansicht “WHO´S EXPLOITING WHO IN THE DEEP SEA?” | Gallery of Modern Art, Glasgow International Festival 2016 Foto: Ruth Clark

    Cosima von Bonin | Installation view of “Who’s Exploiting Who in the Deep Sea?” | Gallery of Modern Art, Glasgow International Festival 2016

  • Cosima von Bonin | LOVE HATE, 2009 Foto: Lothar Schnepf

    Cosima von Bonin | LOVE HATE, 2009

  • Cosima von Bonin | HIPPIES USE SIDE DOOR, 2014, MUMOK Wien Foto: Stephan Wyckhoff

    Cosima von Bonin | HIPPIES USE SIDE DOOR, 2014, MUMOK Vienna

  • Cosima von Bonin | THE FATIGUE EMPIRE, 2010 KUNSTHAUS BREGENZ Foto: Markus Tretter, © Kunsthaus Bregenz, Cosima von Bonin

    Cosima von Bonin | THE FATIGUE EMPIRE, 2010 KUNSTHAUS BREGENZ

  • Cosima von Bonin | THE FATIGUE EMPIRE, 2010 KUNSTHAUS BREGENZ Foto: Markus Tretter, © Kunsthaus Bregenz, Cosima von Bonin

    Cosima von Bonin | THE FATIGUE EMPIRE, 2010 KUNSTHAUS BREGENZ

  • Cosima von Bonin | THE FATIGUE EMPIRE, 2010 KUNSTHAUS BREGENZ Foto: Markus Tretter, © Kunsthaus Bregenz, Cosima von Bonin

    Cosima von Bonin | THE FATIGUE EMPIRE, 2010 KUNSTHAUS BREGENZ

  • Cosima von Bonin | THE FATIGUE EMPIRE, 2010 KUNSTHAUS BREGENZ Foto: Markus Tretter, © Kunsthaus Bregenz, Cosima von Bonin

    Cosima von Bonin | THE FATIGUE EMPIRE, 2010 KUNSTHAUS BREGENZ

  • Cosima von Bonin | Ausstellungsansicht “WHO´S EXPLOITING WHO IN THE DEEP SEA?” | Gallery of Modern Art, Glasgow International Festival 2016 Foto: Ruth Clark

    Cosima von Bonin | Installation view of “Who’s Exploiting Who in the Deep Sea?” | Gallery of Modern Art, Glasgow International Festival 2016


Conformément à la devise « nous sommes nombreux », von Bonin échange souvent son rôle de vedette contre celui de maîtresse de cérémonie afin de créer, avec un groupe d’artistes amis de différents styles, des « œuvres d’art de cliques » comme le définit l’infatigable auteur et théoricien Diedrich Diederichsen. Si les informations biographiques élémentaires de l’artiste vous rappellent les gestes mordants du mouvement Neue Wilde et du provocateur Martin Kippenberger ou les visuels sonores d’une musique pop-rock sophistiquée, détrompez-vous. L’artiste von Bonin ne s’inscrit pas comme polémiste dans le débat sur les genres et ne se prononce pas non plus sur le discours postcolonial. Sa stratégie esthétique est subtile : le mignon est érigé en monument jusqu’à virer au grotesque.

UNIVERS PARALLÈLES POÉTIQUES

Avec son adorable requin calé de façon ornementale sur une chaise derrière un bureau, ses monstres marins en peluche et d’autres objets, dont une balançoire pour enfants, un siège de sauveteur, des cabines de plage et un gigantesque bikini, von Bonin crée dans sa dernière exposition un univers parallèle. Les éléments de la vie sous-marine et de la plage suffisent à établir le contexte et à éveiller des mondes intérieurs chez le spectateur. Les espaces vides placés avec précision doivent être activement comblés, car von Bonin n’explicite aucune histoire dans ses installations. S’appuyant sur de multiples niveaux de références qui ne peuvent être décodés sans ambiguïté, elle évoque des images d’ambiances. De nombreux commentateurs ont pris l’initiative de caractériser les sous-entendus présents dans son œuvre. Ils ont parlé de fatigue et de lassitude, de léthargie et d’indolence, de mélancolie, et même d’une « stylistique de la dépression » (Manfred Hermes). La question de savoir si l’artiste a voulu faire une description ou une critique de la société contemporaine, elle, reste cependant en suspens.  

impossible à classer

Sans le pop art, l’art conceptuel, Fluxus, le minimalisme, le ready-made et l’art des années 1960, les ressources créatives et la pratique artistique de von Bonin ne peuvent être comprises. Nous pourrions tracer des parallèles formels étroits entre ses sculptures souples avec, par exemple, les œuvres de Dorothea Tanning, Claes Oldenburg et Mike Kelley, mais l’approche de von Bonin refuse toute classification rigide.
 
Les images en tissu et en matériel (qu’elle surnomme ses « chiffons ») et les jouets en peluche font partie du répertoire créatif et sont la marque distinctive de l’œuvre de von Bonin. Bien qu’elle rappelle à bien des égards Sigmar Polke, il serait erroné de l’inclure dans « l’art textile ». L’artiste ne s’intéresse pas à l’artisanat ou aux connotations genrées. Ses objets matériels sont fabriqués par de grandes couturières. En externalisant consciemment la réalisation de son œuvre, elle assume finalement une contre-position critique à cette approche de l’art qui considère l’esthétique des marchandises comme incompatible avec l’individualité.
 
En 2013, la conservatrice Uta Ruhkamp a écrit dans Textile Zeitenwende (« Tournant textile ») : « Les broderies, le tricot, le crochet et les aiguilles à coudre ont sans doute depuis longtemps échappé à la sphère de l’art féministe provocateur. » Aujourd’hui, « les techniques et les matériaux sont détachés de leurs contextes aux origines “artisanale” et “domestique” et contribuent à la recherche de nouvelles formes d’expression et d’esthétique. » Au sein de cette exploration, Cosima von Bonin est une véritable virtuose.
 

Dans le cadre de « L’Allemagne @ Canada 2017 » qui célèbre le cent cinquantenaire du Canada, Cosima von Bonin présente « Who’s Exploiting Who in the Deep Sea? » (« Qui sont les exploiteurs et les exploités de la mer profonde? »). Après avoir été exposée à la Galerie d’art moderne de Glasgow, en Écosse, et au Centre de sculpture à New York, aux États-Unis, l’installation de sculptures souples sera présentée aux Galeries Oakland en Ontario à partir de mars 2017. Elle sera complétée par des performances d’artistes allemands et canadiens.