L’eau, c’est la vie  5 min La pollution de l'eau au Liban : La société civile tire la sonnette d'alarme

Water is life © MRJN Photography / Unsplash

Le Liban a depuis toujours été salué pour son exceptionnelle richesse hydrique. Néanmoins, le secteur de l'eau libanais est aujourd’hui confronté à de véritables défis à de nombreux niveaux. La pollution de l'eau qui affecte les eaux des rivières, des mers, des sources et des puits souterrains est l'un des plus graves d’entre eux. Mais qu’en est-il de cette problématique, à l’ombre de « l'effondrement du siècle » que traverse le pays ? Le Liban a-t-il atteint le point de non-retour dans ce dossier?

Pendant des décennies, l'État libanais, avec ses ministères et ses institutions, n'a pas réussi à gérer le dossier du secteur de l'eau et à régler la question de l’assainissement des eaux. La pollution de l'eau est devenue une véritable menace pour l'environnement, la santé des citoyens, la production agricole, la sécurité hydrique et la sécurité alimentaire. Dans ce contexte, Dr. Kamal Selim, chercheur dans le domaine, déclare : « Le Liban souffre de la pollution de ses multiples sources d'eau. Cela est dû à plusieurs facteurs résultant d'une mauvaise gestion de ce secteur, principalement lié au manque de traitement des eaux usées, qui est la première et la plus grave cause de pollution. La majorité des villages et des villes déversent leurs eaux usées domestiques dans les rivières et les vallées, polluant les nappes phréatiques et les sources, en plus des eaux usées industrielles, bien sûr. » Dr. Selim ajoute : « À une certaine époque, il y avait un certain nombre d’unités d’épuration des eaux sur le fleuve Litani, et la seule usine qui fonctionnait était dans la région de Zahlé. Aujourd'hui, celle-ci ne fonctionne plus en raison de l'expiration du contrat avec la société d'exploitation, et il n'y a aucune possibilité pour l'État de la redémarrer ; c'est un exemple éloquent de ce dont souffre ce secteur ».

Les analyses de la qualité de l'eau au Liban indiquent qu'environ 65 % de toutes les eaux usées domestiques sont rejetées dans la mer via 53 points d'écoulement le long de la côte.

Alors que la valeur des investissements dans le secteur des eaux usées a dépassé les 1,4 milliard de dollars au cours des deux dernières décennies, les derniers chiffres concernant les eaux usées produites au Liban, selon Dr Selim, s’élèveraient à environ 310 millions de mètres cubes par an. Cette quantité est répartie entre 250 millions de mètres cubes d'eaux usées domestiques et 60 millions de mètres cubes d'eaux usées industrielles.

D'autre part, Paul Abi Rached, fondateur et président de la Land Society Liban, affirme que la seule solution au problème de la pollution de l'eau est l'implantation de stations d’épuration disséminées sur le territoire national. Il a également souligné l'importance d'encourager la création de petites unités d’épuration des eaux usées qui fonctionneraient avec des capacités technologiques simples.

Une situation environnementale difficile pour les eaux libanaises

Scènes de poissons morts, lacs, rivières et mers pollués par les déchets, des eaux usées industrielles et chimiques... Ceci est devenu le quotidien de tous les Libanais. Le rapport du Conseil national de la recherche scientifique, publié en 2021 sous le titre  « L'état environnemental des eaux de la côte libanaise », reflétait une sombre réalité sur l'état des plages du pays. Ce rapport a démontré que près d'un tiers de la côte libanaise est polluée et impropre à la baignade. Par ailleurs, il y a 24 piscines marines sur 36 qui ont été échantillonnées tout au long de cette année le long de la côte libanaise, le rapport ayant révélé que huit de ces sites étaient contaminés et impropres à la baignade, et quatre auraient été classés sur une échelle de « prudence » à « dangereux ». Il est également à noter que sept des sites qui ont été échantillonnés sont fortement contaminés par des bactéries fécales et ne sont plus propices ni à la baignade ni à la pêche.

Concernant la réalité de la pollution de l'eau au Liban, Dr. Selim déclare qu'il est faux de généraliser en déclarant que la totalité ou 90% de l'eau du Liban serait polluée et a parlé de la nécessité d'une surveillance et d'un suivi continus pour garantir un maintien à un taux de pollution bas. Il a ajouté : « Certaines rivières sont en bon état et ne sont pas aussi polluées que d’autres, comme les rivières Damour et Oronte, par exemple. Quant à la région nord du Liban, il est évident qu'il y a une pollution de la moitié des fleuves qui s’y trouvent, allant jusqu'à leurs estuaires dans la mer. ». Selon Dr. Selim, cette pollution est due à l'utilisation excessive d'engrais chimiques dans l'agriculture, de pesticides, d'assainissement domestique et de certaines industries légères.

Abi Rached attire quant à lui l'attention sur le fait que les décharges de déchets solides produisent un lixiviat très nocif pour les eaux de surface et les eaux souterraines en cas de fuite. Il ajoute : « Il existe également des carrières, des concasseurs et des sablages qui jouent un rôle important dans le processus de pollution des eaux souterraines et de surface ». L'eau qui résulte du processus de fabrication est polluée par de grandes quantités de poudre de pierre, de produits chimiques et de déchets liquides, qui polluent les eaux de surface et exposent les eaux souterraines à un risque de pollution.

Il convient de noter que la Earth Society avait critiqué la campagne stratégique actualisée de l'eau publiée par le ministère de l'Énergie et de l'Eau en juin 2020, et en réponse, a lancé un appel pour activer une stratégie durable de l'eau au Liban (2020-2030). La campagne alternative tournait autour de l'entretien et de l'exploitation des unités d’épuration, de la rationalisation de l'irrigation,  de la protection des rivières et des sources contre la pollution, de l'application stricte de la loi sur l'eau, de la responsabilisation des pollueurs par l'application de lois dissuasives, de la mise en place d'une taxe sur tous ceux qui ont des puits et de la fermeture de tous les puits en infraction qui affectent l'eau publique, du gel des projets qui ne tiennent pas compte de l'environnement, de la protection des forêts existantes et des hautes montagnes du Liban, qui sont le réservoir de neige et une source d'eau qui pénètre dans les profondeurs de la terre, en plus de lancer des campagnes de sensibilisation intensives pour rationaliser la consommation d'eau et réduire l'utilisation de produits chimiques et de polluants.

La tragédie du fleuve Litani et du lac Qaraoun

La catastrophe du fleuve Litani, censé être une bouée de sauvetage pour l'irrigation, l'économie et la vie dans la région en général, est un exemple « douloureux » de ce dont souffre le Liban en termes de mauvaise gestion de ses ressources en eau. Les eaux usées et industrielles d'environ 300 usines y sont déversées directement sans traitement, en plus des déchets qui y sont également jetées. De ce fait, ce fleuve est devenu une véritable malédiction pour les 1,5 millions de personnes qui résident sur ou à proximité de ses rives. Chaque jour, le fleuve Litani reçoit environ 45 millions de mètres cubes d'eaux usées brutes de 69 villes situées dans son bassin supérieur. Le rapport publié cette année par l'Autorité du fleuve Litani a montré que plus de 1 000 hectares de terres agricoles dans la vallée de la Bekaa sont irriguées directement à partir des eaux et des affluents du fleuve Litani, l'Autorité du Litani a d’ailleurs toujours prévenu que l'eau du fleuve ne respectait pas les normes d'irrigation des cultures. Par conséquent, il n'est pas du tout surprenant que les villes proches du fleuve enregistrent une augmentation significative de l'incidence du cancer par rapport au taux moyen au Liban, selon le récent rapport publié par l'Autorité nationale du fleuve Litani. Dr. Selim estime qu'il est normal que les taux de maladies cancéreuses soient les plus élevés dans les régions de la Bekaa, telles que Bar Elias et Housh Al Rafiqa.

En raison de la pollution subie par le fleuve Litani et d'autres facteurs, le lac Qaraoun, situé dans la Bekaa occidentale, est devenu une source d'eaux usées et de déchets. Les quantités d'eaux usées atteignent environ 60 millions de mètres cubes. Le lac Qaraoun est inondé de contaminants et de cyanobactéries cancérigènes qui ne peuvent être traitées, sachant que depuis 2018, le ministère libanais de l'Agriculture a interdit la pêche dans ce lac. Dans ce contexte, Dr. Selim affirme qu'il est difficile de se débarrasser de la pollution de l'eau stagnante, contrairement à l'eau qui coule, c’est le cas du lac Qaraoun qui se trouve aujourd’hui dangereusement pollué.

La sécurité alimentaire est menacée

Étant donné que la pollution de l'eau cause de grands dommages aux cultures, il est normal que les cultures, en particulier les légumes-feuilles, soient contaminées par l'eau qui les irrigue. La décision prise par le ministère qatari de la Santé en novembre 2021 d'interdire l'importation de certains légumes libanais, comme la menthe, le persil, la coriandre, le cresson, le thym et la mauve libanaise, est une conséquence de cette pollution, rendant les légumes irrigués impropres à la consommation. Cette décision a été attribuée au taux élevé de résidus de pesticides, de bactéries E. coli et de plomb, identifiés à plusieurs reprises dans une grande partie des échantillons analysés. Dr. Selim souligne que l'accent est davantage mis sur la région de la Bekaa, car la majorité des cultures proviennent de cette région, en plus du blé, qui est irrigué soit directement de la rivière polluée, devenue noire, soit de la nappe phréatique souterraine, objet à ce jour de nombreuses interrogations. Il poursuit : « Le grand danger ici tourne autour de l'aspect microbiologique. En effet, les légumes et les cultures absorbent ces microbes ainsi que des métaux dangereux tels que le nickel, le plomb et autres. Nous les trouvons dans les cultures en raison de la pollution inévitable des sols qui se produit à la suite de la pollution des eaux fluviales, et atteignent finalement les humains à travers la chaîne alimentaire. » Les effets de cette matière ne s'arrêtent pas là, mais vont au-delà. Selon Dr. Selim, la respiration et l'inhalation des gens de la Bekaa, par exemple, surtout ceux très proches du fleuve, des odeurs désagréables et des émissions qui ont des effets dévastateurs sur la santé, entraine des maladies respiratoires et cutanées et des problèmes cardiaques.

Où en sommes-nous actuellement?

La catastrophe environnementale continue de s'aggraver d'année en année. Dr. Selim reconnaît que le tableau est aujourd'hui plus sombre que jamais. Il affirme que tout est quasiment suspendu dans le traitement de cette problématique, car l'État n'a aucune capacité financière, au moment où il a prouvé son incapacité à gérer ce secteur et à mettre en œuvre ses stratégies, qui sont restées de l'encre sur du papier. De plus, aucune aide extérieure n'est disponible aujourd'hui pour la construction et l'exploitation de stations d’épuration d'eaux usées.

Dr. Selim explique également comment nos rivières prennent leur source dans les hautes montagnes et se jettent rapidement dans la côte. Cela est dû à la vitesse d'écoulement qui, selon lui, joue un rôle très important dans le processus d'auto-nettoyage des rivières et des ruisseaux. Ce processus d'auto-nettoyage peut éliminer les bactéries nocives dans l'eau et ainsi éliminer les contaminants existants. Il souligne que cela ne peut se produire qu'en arrêtant les polluants externes qui se déversent dans l'eau. Le plus souvent, ce sont les phosphates et les nitrates qui proviennent de l'agriculture, de l'industrie, des eaux usées, etc.  « Si nous pouvons arrêter cette pollution, alors les rivières et les ruisseaux qui s'autonettoient auront une chance de revenir à la normale écologiquement. Il n'y a pas de solution fondamentale au problème de la pollution dans le fleuve Litani et d'autres sources d'eau dépourvues d’égout et de stations d’épuration industrielles autres que d’empêcher les empiètements sur celles-ci grâce à une application stricte des lois. ». 

Les ressources en eau du Liban sont confrontées à un danger imminent représenté par la pollution de l'eau, dont les conséquences augmentent au fur et à mesure que les accumulations augmentent. Il semble par ailleurs que l'État libanais continue de dilapider cette richesse. A l'heure où les eaux du Liban se noient dans la pollution qui l'assiège, sa sécurité alimentaire, hydrique et sanitaire est en péril du fait de cette réalité qui appelle sans aucun doute à déclarer une situation d’urgence hydrique dans le pays.

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