La 76e Berlinale a connu une soirée de clôture résolument politique, durant laquelle les lauréats ont pris la parole pour exprimer leurs positions sur des enjeux politiques et humanitaires à travers le monde, notamment en Iran, en Turquie, en Palestine, en Ukraine et dans d'autres pays. Parmi eux figurait Abdallah Alkhatib, dont le film « Chronique du siège » a reçu le prix du meilleur premier film. Cette soirée a également mis un terme au débat sur la place du cinéma politique à la Berlinale, un débat qui avait marqué le festival depuis son ouverture.
Le plus particulier est la déclaration du réalisateur Wim Wenders qu'a suscité des réactions contrastées, majoritairement critiques, tant elle semblait en décalage avec l’histoire de la Berlinale, souvent considérée comme le festival le plus en prise avec les réalités politiques du monde contemporain. La plupart des lauréats ont déclaré qu'il n'y avait pas de séparation entre le cinéma et la politique, même lorsqu'un artiste décide de ne pas s'engager politiquement. Ce thème a été repris dans les discours de plusieurs réalisateurs, notamment la Libanaise Marie-Rose Osta, lauréate de l'Ours d'or du meilleur court métrage pour « Un jour, un enfant est né », le Turc Emin Alper, lauréat de l'Ours d'argent pour « Salvation », et la Canadienne Geneviève Dulude-De Celles, lauréate du prix du meilleur scénario pour « Nina Roza ».Cependant, le discours le plus politique de la soirée, et peut-être le plus audacieux selon certains, a été celui d'Abdallah Alkhatib, réalisateur palestinien résidant en Allemagne, dont le film « Waqai' Zeman Al-Hissar » (Chroniques d’un temps de siège) a remporté le prix du meilleur premier film du festival. Alkhatib a critiqué le gouvernement allemand et sa position face à la violence israélienne à Gaza, et a exprimé son opinion sur la Palestine. Ses propos passionnés ont provoqué une vive division parmi les personnes présentes au Palais du cinéma de Berlin, certaines saluant le courage d’Alkhatib qui critique le pays où il vit en tant que réfugié politique, tandis que d'autres ont rejeté son discours, le qualifiant d'excessivement hostile.
Abdallah Alkhatib, réalisateur du film « Chronique du siège », lors de son discours à la cérémonie des prix de la Berlinale 2026. Son film a remporté le prix du meilleur premier film à la Berlinale 2026. | © Richard Hübner
En parlant d’Abdallah Alkhatib, j'aimerais maintenant analyser en détail son long métrage « Chronique du siège », qui a remporté le prix du meilleur premier film au Festival international du film de Berlin de cette année, et ce qui le rend si particulier.
Le paradoxe de l’ambivalence
Ce qui frappe dans Chroniques d’un temps de siège, c’est que, malgré les déclarations sans équivoque de son auteur, le film ne nomme jamais explicitement le lieu où se déroulent les événements et évite soigneusement de préciser la nature ou l’origine du siège. Il laisse ainsi au spectateur la responsabilité de l’interprétation. D’un côté, l’allusion paraît évidente : beaucoup reconnaîtront implicitement la bande de Gaza, même si le film se libère volontairement des détails factuels et des références directes à la réalité. De l’autre, cette indétermination semble participer d’un choix plus universel : suggérer que la souffrance sous le siège dépasse un contexte particulier. Car quel que soit le lieu, l’époque ou les protagonistes du conflit, l’enfermement d’un groupe d’êtres humains dans un espace clos, privé de toute normalité, engendre inévitablement un mélange de douleur, de dérèglement et de désespoir – mais aussi la persistance d’un espoir qui, parfois, demeure l’ultime ressource.Une anthologie en cinq chapitres, chacun mettant en scène une situation humaine sous le siège. Les tonalités et les registres varient d’un segment à l’autre. Le film s’ouvre sur un drame psychologique centré sur l’effondrement intérieur, avant d’interroger la notion d’héritage et sa pertinence lorsque le présent comme l’avenir semblent vidés de toute certitude. Il explore ensuite la question du plaisir – et la jouissance possible de ce qui pourrait être le dernier instant de bonheur d’une vie – à travers deux récits contrastés : l’un d’une cruauté extrême, l’autre flirtant avec la comédie née du décalage entre l’intimité d’un jeune homme et d’une jeune femme désireux de s’aimer, et la catastrophe qui les environne. L’ensemble converge vers un dernier chapitre où les trajectoires des personnages se rejoignent dans une situation explosive au sein d’un hôpital de campagne, dont le personnel tente, avec des moyens dérisoires, d’assurer le strict minimum de soins aux blessés qui affluent.
De souvenirs, aspirant à la joie et à l’espoir
Comme tout film anthologique composé de plusieurs récits, Chroniques d’un temps de siège invite inévitablement le spectateur à établir des comparaisons entre ses chapitres, à en privilégier certains au détriment d’autres. À titre personnel, le choix d’ouvrir le film par un drame psychologique centré sur la transformation d’un cinéaste en une figure quasi fanatique m’a semblé rendre l’entrée dans l’univers du film plus ardue. Le rythme et la tonalité de ce segment se distinguent sensiblement des chapitres suivants, ce qui crée un léger décalage avec l’atmosphère générale de l’œuvre. En revanche, les quatrième et cinquième chapitres apparaissent comme les plus aboutis. Le quatrième séduit par sa légèreté apparente et par sa justesse dans la représentation de la coexistence humaine dans les conditions les plus extrêmes – et par cette capacité presque instinctive à rechercher, malgré tout, un moment de plaisir. Le cinquième, quant à lui, se distingue par son rythme soutenu et par la tension dramatique avec laquelle il met en scène des décisions cruciales prises sous pression. C’est sans doute là que le film atteint sa pleine intensité : lorsqu’il réserve sa force la plus saisissante pour ses derniers mouvements.Tout, dans Chroniques d’un temps de siège, repose sur un paradoxe fécond : les personnages évoluent dans une catastrophe permanente, où chaque instant pourrait être le dernier, et pourtant ils ne renoncent jamais à ce qui les rattache à leur humanité. Ils continuent d’interroger la valeur de la mémoire, de revendiquer le droit au plaisir et de nourrir l’espoir que l’avenir de leurs enfants sera meilleur que le présent de leurs parents. Chacun semble ainsi engagé dans une lutte pour la survie qui dépasse la simple résistance physique: un refus obstiné d’accepter la futilité de la situation ou de la considérer comme déjà perdue. Car la véritable victoire d’un siège ne réside pas seulement dans l’enfermement, mais dans sa capacité à convaincre ceux qu’il encercle qu’il n’existe aucune issue, que leur histoire s’achèvera ici et maintenant.
Le film d’Abdallah Alkhatib se refuse à cette résignation. Il s’impose comme une œuvre en prise directe avec le moment présent, qu’il ait bénéficié de l’effervescence médiatique entourant le festival ou qu’il ait, au contraire, contribué à nourrir l’intensité politique de la Berlinale. Certes, le film n’est pas exempt de limites : l’inégale qualité de ses chapitres et une mise en scène qui aurait gagné à disposer de moyens plus conséquents en témoignent. Mais il compense ces fragilités par sa sincérité, sa justesse et sa pertinence, même si son réalisateur choisit de ne jamais nommer explicitement le lieu du siège.
Février 2026