Inclusion sans limites  5 min Quand la compassion compromet les droits des personnes handicapées

Trois portraits photographiques sur fond de paysage urbain. Les portraits de femmes à droite et au centre représentent des femmes portant le niqab. Le portrait d’un homme à gauche représente un homme portant des lunettes de soleil et une barbe.
Trois voix yéménites défendant les droits des personnes handicapées (de droite à gauche) : Munira Mahdi, Marwa al-Habbari et Dares Al-Baadani. © Privat / Canva

Au Yémen, des centaines de milliers de personnes en situation de handicap sont confrontées à des restrictions sociales qui les empêchent de s'émanciper et accentuent leur marginalisation et leur isolement, notamment en raison du regard que la société porte sur elles : un regard empreint de pitié et de compassion. C'est une souffrance qui naît avec le handicap, grandit avec lui et accompagne la personne tout au long de sa vie, du foyer familial et de l'école au quartier et au lieu de travail. Cette vision tue son ambition, entrave sa volonté et le prive de ses droits, comme les autres membres de sa communauté.

Dans un village reculé du nord du Yémen, un enfant différent de ses trois frères est né. Sa différence réside dans la taille de ses yeux, ce qui, selon sa famille, est un atout supplémentaire. Mais ce qu'ils ne savaient pas, c'est que ces beaux grands yeux cachaient l'histoire du premier aveugle de la région, et que cette admiration se transformerait en tristesse et en pitié.

Mon histoire avec la compassion et la pitié a commencé dès la première histoire que ma mère m'a racontée sur mon enfance et la découverte de mon handicap visuel. Avec sa simplicité habituelle, ma mère parle des sentiments de la famille et dit : « Lorsque nous avons appris que tu vivrais aveugle, nous avons ressenti de la tristesse et de la compassion pour ton sort. Certains membres de la famille t'ont souhaité la mort, estimant que c'était préférable à une vie où tu ne pourrais pas voir les visages des gens, ni  apprendre et participer aux travaux agricoles ». Ces mots et ces questions sont empreints de compassion et de miséricorde, et d'appels à Dieu pour qu'il aide cette mère à supporter cette épreuve. Je ne suis pas le seul à souffrir de ce regard, mais beaucoup d'autres personnes en situation de handicap grandissent avec les larmes de leurs mères et vivent avec une image mentale stéréotypée d'elles-mêmes comme des personnes incapables et dépendantes qui attendent une aide basée sur les soins et la recherche d'une récompense.
Cette vision trouve son origine dans le modèle paternaliste, qui considère la personne en situation de handicap comme un « malade permanent » ou une personne « affligée », méritant la pitié.  Cette vision est alimentée par un héritage religieux mal interprété qui met l'accent sur la récompense dans l'au-delà pour avoir aidé les « faibles », sans tenir compte des principes de justice et d'autonomisation également prônés par la religion. De plus, dans le contexte de pauvreté extrême et de conditions de vie dégradées au Yémen, qui se sont aggravées après la guerre et le conflit qui ravagent le pays depuis plus de dix ans, les personnes en situation de handicap sont considérées comme un lourd fardeau économique. Elles sont donc traitées comme un moyen d'« alléger le fardeau » plutôt que comme un investissement dans leurs capacités après leur éducation et leur réadaptation. À cela s'ajoutent l'ignorance de la société quant à la manière de traiter les personnes en situation de handicap et le regard étroit qu'elle porte sur elles, mettant l’accent sur leurs handicaps et négligeant leurs énergies et leurs capacités.

La société yéménite, profondément marquée par une sensibilité émotionnelle et une vision humaniste, appréhende les personnes en situation de handicap sous cet angle compassionnel. Toutefois, cette approche, bien qu’animée de bonnes intentions, peut involontairement porter atteinte à leur dignité et restreindre leur droit à une pleine participation et intégration dans la société.

Ajoutés à cela, l'absence de véritables programmes d'intégration, ainsi que le manque d'initiatives médiatiques de sensibilisation qui adoptent une approche professionnelle et non déformée. Le discours négatif qui est souvent tenu renforce les stéréotypes et aggrave le sentiment d'infériorité et de discrimination à l'égard des personnes en situation de handicap, ce qui creuse le fossé entre elles et le reste de la société.


Formes et manifestations de la pitié

Dans la société yéménite, la pitié à l’égard des personnes en situation de handicap revêt plusieurs formes. Elle s’exprime notamment à travers une peur injustifiée : ces personnes sont souvent exclues de diverses activités sociales et parfois même tenues à l’écart lors d’événements particuliers, surtout lorsque ceux-ci impliquent des déplacements. Cette mise à l’écart est généralement justifiée par la crainte qu’elles ne se fatiguent ou par le souci de ne pas leur imposer d’effort. Or, sous couvert de bienveillance, cette attitude ne fait qu’accentuer leur isolement. Il ne s’agit pas seulement de peur, mais aussi d’exclusion, de marginalisation et d’une forme de méfiance. Ce qui peut sembler être de la prudence relève en réalité d’une pitié compassionnelle.

De nombreuses personnes en situation de handicap sont également privées d'éducation parce que l'État ne met pas en place un environnement éducatif adapté à leurs besoins et à leurs capacités. Ceux qui parviennent à dépasser les obstacles environnementaux se heurtent ensuite à un autre défi : celui des mentalités. De nombreuses écoles refusent encore d’accueillir des personnes en situation de handicap, invoquant la crainte qu’elles soient victimes d’intimidation de la part de leurs camarades ou mettant en doute la pertinence de leur scolarisation. Certains estiment, par compassion pour elles et pour leurs familles, qu’il serait préférable qu’elles restent à la maison. Trouver un établissement qui respecte leur désir d’apprendre et leur permette d’exercer ce droit sans considération discriminante liée au handicap relève alors presque de la chance. La situation n’est guère différente dans le monde du travail. Même après des études réussies et l’obtention de diplômes, et bien qu’elles disposent du droit légitime d’accéder à un emploi leur assurant une vie digne, les personnes en situation de handicap se heurtent à une société qui doute de leurs compétences, les prive de leurs droits professionnels et continue de voir d’abord leur handicap plutôt que leurs capacités.

Au Yémen, vous pouvez obtenir vos droits en mendiant plutôt qu'en invoquant la loi, et vous pouvez occuper un emploi qui ne correspond pas à votre expérience : votre supérieur hiérarchique peut même préférer que vous restiez chez vous simplement parce que vous êtes en situation de handicap. Marwa al-Habari, militante dans le domaine des droits des personnes en situation de handicap, aborde cette question et déclare : « Sous prétexte de veiller sur nous et de prendre en compte notre intérêt, on nous prive de nos droits et de nos libertés, on nous empêche de sortir, de nous déplacer et d'agir de manière indépendante, et nous devons attendre qu'un membre de notre famille nous accompagne, choisisse à notre place et décide ce que nous voulons et ce que nous ne voulons pas.
Portrait d'une femme portant un niqab noir, le regard tourné vers l'extérieur.

Marwa al-Habbari, militante yéménite pour les droits des personnes handicapées | © personnel

Les choses ne s'arrêtent pas là. Certaines familles yéménites refusent de marier leurs filles sous prétexte qu'elles ont peur pour elles et qu'elles ne sont pas capables d'assumer leurs responsabilités. Elles décident alors à leur place et choisissent pour elles un membre de leur famille à épouser, même si elles ne sont pas d'accord, car elles  sont supposées savoir mieux que quiconque ce qui est dans l’intérêt de leurs enfants. Cela constitue une grande injustice sociale pour les filles en situation de handicap. D'autre part, si un jeune homme en situation de handicap décide de s'engager avec sa compagne, il sera confronté au refus et devra chercher longtemps avant de trouver une famille compréhensive. Il existe des histoires de jeunes hommes qui souffrent dans leur quête d'une épouse, ce qui constitue une autre forme de discrimination sociale fondée sur la pitié et la méfiance.

Marwa al-Habari souligne que le système juridique yéménite contribue à renforcer cette perception, en assimilant la personne en situation de handicap à une personne juridiquement incapable, au même titre qu’une personne atteinte de démence. Dans cette logique, il ne serait possible de traiter avec elle que par l’intermédiaire d’un tuteur ou d’un mandataire habilité à la représenter pour certaines signatures et transactions. Son droit à la confidentialité financière est ainsi fréquemment bafoué : de nombreuses banques et institutions exigent la présence d’un représentant pour lui permettre d’effectuer des opérations aussi élémentaires que le transfert de ses propres fonds.

Mme Al-Habari conclut : « Ce qui domine dans la manière dont on interagit avec nous, c’est une logique de charité : nos besoins sont traités comme des dons ou des faveurs, et non comme des droits légaux dont l’État et la société ont l’obligation de garantir l’exercice. »

Les psychologues considèrent que le regard compatissant et empathique annihile la motivation et l'enthousiasme chez l'individu, et que derrière le mot « pauvre » se cache un sentiment de frustration et de manque d'estime de soi. La psychologue Munira Mahdi explique : « L’un des effets les plus marquants de ce regard que nous qualifions de compassion inconsciente est l’installation d’une dépendance. La personne finit par devenir tributaire de l’aide et du soutien d’autrui, ce qui freine son intégration dans la société ainsi que son accès au marché du travail. »
Une femme assise à une table, un stylo à la main, porte un niqab noir et regarde droit dans l'objectif.

Munira Mahdi, psychiatre | © personnel

Le préjudice psychologique caché : la personne se sent inférieure, a une mauvaise estime d'elle-même et se sent moins bien que les autres, ce qui augmente les taux d'introversion et de dépression.

Mme Mahdi affirme que la personne préfère l'isolement, le retrait et la non-participation aux événements pour éviter ce regard, exprimant ainsi son mécontentement psychologique, sa frustration et son insatisfaction vis-à-vis de sa situation en la comparant à celle des autres.

En outre, la personne en situation de handicap se sent inutile, incapable de produire quoi que ce soit et indigne d'amour et d'attention .

Elle ajoute: « Dans de nombreux cas, il est nécessaire d'intervenir pour réhabiliter psychologiquement la personne, la soigner et l'encourager à produire et à participer afin qu'elle augmente son estime de soi et accepte son handicap.»
 

Mieux vaut la justice que la charité

Le Yémen a ratifié la Convention relative aux droits des personnes handicapées en 2008 et, avant cela, a adopté la loi n° 61 de 1999 sur la prise en charge et la réadaptation des personnes  en situation de handicap et la loi de 2002 sur le fonds pour la prise en charge et la réadaptation des personnes en situation de handicap, qui sont des instruments solides garantissant les droits fondamentaux de cette catégorie de personnes. La solution commence par leur application sur le terrain et le passage d'une approche paternaliste à une approche fondée sur les droits.

Il s'agit de considérer le handicap comme une différence et une richesse naturelles, et non comme une déficience individuelle, en adaptant l’environnement pour le rendre accessible et inclusif. Il convient de mettre en place des programmes d’intégration réfléchis, dès l’école, afin de dépasser le sentiment d’étrangeté chez les pairs et de transformer la pitié en relations fondées sur la coopération et le respect mutuel.

Mettre l'accent dans les médias sur les réussites des personnes  en situation de handicap plutôt que sur leur sort et sur l'image tragique qui est ancrée dans la société, et ne pas présenter de stéréotypes discriminatoires qui les dépeignent comme des super-héros ou des personnes méritant des soins et de la pitié. Cela implique de sensibiliser les responsables de la communication pour qu’ils transmettent le message de manière juste, sans le déformer ni le réduire à des stéréotypes.

Le Yémen compte plus de quatre millions et demi de personnes en situation de handicap (selon les anciennes estimations de l'Organisation mondiale de la santé, ce qui représente 15 % de la population). Cela oblige tout le monde, aussi bien l'État que la société , à assumer la responsabilité d'autonomiser et d'impliquer cette catégorie de personnes, non pas en pleurant sur leur sort, mais en leur ouvrant la voie et en croyant en leurs capacités. Les solutions commencent par la conviction que « la justice vaut mieux que la charité » et qu'une société forte est celle qui autonomise tous ses membres, quelle que soit leur couleur de peau ou leur handicap.