Nuit Blanche
Une nouvelle lumière sur la ville
Lorsque Jean Blaise a développé le concept du Festival des allumés en 1984, il s’attendait à ce que les spectacles mis sur pied attirent le public vers le centre de Nantes, sa ville, pendant six ans, sans plus. Blaise avait convaincu le nouveau maire de transformer le centre-ville en une grande foire artistique, le temps d’une seule nuit, en invitant des artistes internationaux qui feraient converger le public vers un point névralgique bien éclairé. Or, il a allumé une étincelle qui allait enflammer rapidement toute l’Europe et d'autres pays dont le Canada.
Au départ, c’est de Paris que s’est transposé l’événement en Amérique du Nord. En 2001, après que la Ville lumière ait lancé sa propre nuit des arts inspirée du succès que connaissait le concept de Blaise, la mairie s’est mise à suggérer à d’autres grandes villes d’organiser aussi une Nuit blanche.
Ainsi, la Nuit blanche est devenue le nom universel de l’événement qui se déroule du crépuscule à l’aube et qui offre de multiples formes d’art contemporain en divers endroits d’une ville. Habituellement, les musées et les galeries d’art participent en ouvrant toutes grandes leurs portes au public afin qu’il découvre les mondes qu’ils abritent. La ville hôte est souvent transformée momentanément en galerie d’art pour une nuit, devenant le fond de scène à d’énormes installations, à des performances artistiques ou à de l’art exécuté sur des plans d’ingénierie.
Grâce à l’enthousiasme de Paris, la Nuit blanche s’est bientôt transportée ailleurs dans le monde. Des festivals d’art publics gratuits et s’échelonnant pendant une nuit se déroulent ainsi à Melbourne, en Australie, à Rome et à Madrid, pour ne nommer que quelques villes. En 1997, la première édition de la Longue nuit des musées a eu lieu à Berlin; depuis, elle est passée de 12 à 100 expositions et à des dizaines de milliers de spectateurs.utre-Atlantique. Aujourd’hui, des villes telles que Toronto, Halifax, Winnipeg et Montréal accueillent toutes leur propre version de l’événement.
« À Toronto, c’est la dernière chance pour le public de participer à un festival en plein air avant qu’on entre en hibernation pendant de longs mois », explique Julian Sleath, directeur de programmation de la Scotiabank Nuit Blanche qui en est à sa neuvième édition.
Un sentiment de liberté
De la Nuit blanche se dégage une agréable impression de permissivité : on peut déambuler dans les rues très tard dans la nuit, parler à des inconnus, rester bouche bée devant le bizarre et le merveilleux. « Il n’y a que très peu d’événements qui invitent au voyage à travers la ville et à des activités à réaliser au petit matin », ajoute Sleath, et cela, de surcroît dans une ville surnommée « Toronto the Good » où il n’y a pas si longtemps la plupart des établissements fermaient à 23 h.Lors de l'édition de 2014, le groupe d’art allemand « A Wall is a Screen [Un mur est un écran] », en partenariat avec le Goethe-Institut, a proposé une activité qui se déclinait en trois volets autour du thème « Abattre les murs » : une visite guidée de la ville, un projet artistique et une soirée de cinéma. Le groupe a guidé des participants dans le centre-ville de Toronto, tout en faisant des pauses pour visionner des vidéos projetées sur des murs et autres surfaces.
« Le groupe invitait le public à l’accompagner tout au long d’un parcours, raconte Sleath. Cette expérience leur donnait carte blanche pour discuter avec les artistes. » A Wall is a Screen offre de telles visites guidées depuis 2003 dans le cadre du Festival international du court-métrage d’Hambourg en Allemagne.
Dépasser les frontières joue, délibérément ou non, un rôle considérable dans l’organisation de la Nuit blanche partout où elle a lieu en Amérique du Nord. À Calgary, l’organisateur Wayne Baerwaldt affirme qu’un aspect important de leur mandat a consisté à attirer « un public qui craignait de se rendre au centre-ville après la tombée de la nuit parce que ce secteur est perçu comme dangereux. »
Pour contrer cette idée, on programme la Nuit blanche à la mi-septembre à proximité de l’hôtel de ville et tout près d’Olympic Plaza, un endroit souvent associé à une population à risque, que Baerwaldt décrit comme « des gens désespérés dans un pays d’abondance ». Calgary propose une intéressante toile de fond pour un événement comme la Nuit blanche : une bonne proportion de la population urbaine est jeune et provient d’autres pays; ainsi, l’art public peut servir de catalyseur pour la rassembler. En 2013, 16 000 personnes ont participé à la Nuit Blanche de Calgary.
C’est peu si l’on compare avec l’événement de Toronto. En 2013, on estime a un million le nombre de participants au festival qui a accueilli des œuvres d’artistes de renommée internationale comme Ai Weiwei. Dans la métropole québécoise célèbre pour ces grands froids, le Festival Montréal en lumière propose en février de tout allant de la dégustation de vin à la classe de traîneau. Il existe toutefois un réseau étroit de plus petits événements dans des villes comme Calgary et Halifax où les activités se concentrent sur la scène artistique indépendante plutôt que sur de grands spectacles.
Lorraine Plourde, présidente du conseil d’administration de l’événement Nocturne : Art at Night à Halifax, considère que les œuvres d’art dans les rues la nuit « créent une ambiance magique ». Le programme s’efforce de jeter un pont entre les deux secteurs de la municipalité régionale d’Halifax séparés par le port. Les organisateurs y sont parvenus en offrant des activités sur le traversier tant du côté d’Halifax que du côté de Dartmouth : « L’objectif consiste, en partie, à lever les barrières afin de rendre les arts visuels accessibles », explique-t-elle.