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Injustice sociale
Invisibles et sans nom

Sur la photo, on voit un ouvrier dans un immense entrepôt.
©pexels

Même dans un pays riche comme l’Allemagne, la pauvreté, l’injustice et l’exploitation existent. La présente sélection d’ouvrages pour adultes et pour enfants partage des réflexions personnelles, contextualise ce sujet, sensibilise et dénonce un phénomène.

De Holger Moos

« Personnellement, je n’ai rien contre les riches, je les déteste, c’est tout. » Cette citation provocante figure sur la quatrième de couverture de Von der namenlosen Menge (« paroles de la masse sans nom ») d’Olivier David, ouvrage dans lequel l’auteur et journaliste, né à Hambourg en 1988, écrit « sur la classe sociale, la colère et la solitude ». Il s’agit là d’une critique du prix que les classes populaires paient, de multiples façons, pour permettre aux classes supérieures de vivre. Olivier David a grandi dans le quartier d’Altona à Hambourg. Il a travaillé en supermarché, comme manœuvre, serveur, magasinier et acteur. À 30 ans, il s’est lancé dans le journalisme. Son livre ne prétend pas être un récit d’ascension sociale, car ce genre de d’histoire soutient souvent l’idée qu’il appartient à chacun de trouver l’issue à une existence avilissante.

Le capitalisme mis en cause

Olivier David remet en question nos structures sociales. Il soutient que l’isolement est un mécanisme poussant en particulier les personnes issues des classes populaires à la « migration interne ». Il ajoute que s’il existe un sentiment d’appartenance à une classe sociale, il n’engendre pas de solidarité. Les personnes issues des classes populaires connaissent leur « place dans le monde ». L’auteur fait référence à divers sociologues, notamment Pierre Bourdieu, dont il cite l’ouvrage La Distinction. La condition sociale est ainsi « définie par tout ce qui la distingue de tout ce qu’elle n’est pas et en particulier de tout ce à quoi elle s’oppose : l’identité sociale se définit et s’affirme dans la différence. » Dans le roman de Didier Eribon Retour à Reims, Olivier David lit que les personnes pauvres sont certes conscientes de la possibilité d’une vie alternative, « mais cela se passe dans un univers inaccessible et lointain, et l’on ne se sent donc ni exclu ni même privé de quoi que ce soit lorsqu’on n’a pas accès à ce qui constitue dans ces régions sociales éloignées la règle tout aussi évidente. C’est l’ordre des choses, voilà tout. »
En s’appuyant sur ses propres expériences, avec lucidité et émotion, Olivier David dénonce les conditions sociales de notre système capitaliste. Il écrit sur des situations et des sentiments douloureux, parfois individualisés et donc délégitimés : la solitude, la maladie, la peur, la colère et la haine. Un chapitre reprend une lettre émouvante adressée à son père français, qu’il a à peine connu. L’auteur craint de devenir le « colonisateur » de son père en racontant sa vie, le privant ainsi de son pouvoir d’interprétation. Si les textes d’Olivier David sur ce thème vous intéressent, n’hésitez pas à lire sa chronique David gegen Goliath  (« David contre Goliath ») dans le magazine en ligne Das Lamm, où un extrait de son dernier livre est également paru.

L’Allemagne, un pays de bas salaires

Le journaliste Sascha Lübbe porte un regard systématique sur l’injustice et l’exploitation dans son livre Ganz unten im System (« tout en bas du système »). L’ouvrage s’inspire d’un classique du journalisme d’investigation allemand, Tête de Turc (1985, Ganz unten , « tout en bas ») de Günter Wallraff. À l’époque, Wallraff se faisait passer pour un ouvrier turc prénommé « Ali », travaillait dans diverses usines et décrivait dans son livre le traitement inhumain infligé à ceux qu’on appelait alors les travailleurs immigrés. Sascha Lübbe ne joue aucun rôle dans son livre. Il a passé plus d’un an à rencontrer et à interviewer des travailleurs migrants. Ceux-ci étaient principalement actifs dans les trois secteurs suivants : le bâtiment, l’industrie de la viande et les transports.

La société a certes évolué depuis la publication du livre de Günter Wallraff il y a 40 ans, mais il existe toujours en Allemagne un monde parallèle où travail rime avec exploitation, où les « Ali » d’aujourd’hui se retrouvent piégés. La majeure partie de la main-d’œuvre ne vient toutefois plus des « anciens » pays de travailleurs immigrés, mais de Roumanie, de Pologne et de Bulgarie, ou encore d’Ukraine, d’Ouzbékistan, de Syrie, d’Irak ou d’Afghanistan.

Prisonniers d’un système

Aussi factuel que bouleversant, l’ouvrage de Sascha Lübbe atteint deux objectifs : il dépeint avec force la précarité des conditions de travail et de vie de destins individuels et dresse un portrait clair du système qui en est responsable. Dans les chapitres où il dresse le portrait de ces personnes travaillant dans le secteur des bas salaires, les témoignages se succèdent. Elles vivent entassées dans des appartements délabrés, aux loyers parfois exorbitants. On leur refuse les congés et leur salaire est en partie payé au noir, ou pas du tout. Même l’accès aux toilettes est réglementé. Pas le droit d’être malade, sous peine de perdre leur emploi, mais souvent aussi leur appartement, voire leur permis de séjour.

Au-delà d’un reportage au style très vivant, Sascha Lübbe décrit le système sous-jacent de la sous-traitance. Les donneurs d’ordre – les entreprises au-dessus de tout cela – sont, elles aussi, prises au piège. Sans leurs sous-traitants, elles seraient dans l’incapacité de recruter suffisamment de main-d’œuvre. Par ailleurs, le dumping des coûts, et donc des salaires, est également encouragé par le fait que lors des appels d’offres publics, c’est le fournisseur présentant l’offre la plus basse qui remporte la mise. Dans certains secteurs, comme celui de l’industrie de la viande, l’Allemagne se situe même en-dessous du Danemark et des Pays-Bas voisins en matière de salaires.

La face hideuse de notre prospérité

Sascha Lübbe nuance ses propos et souligne certaines avancées comme la Tariftreuegesetz (projet de loi sur la négociation collective) ou la Arbeitsschutzkontrollgesetz applicable à l’industrie de la viande (loi de contrôle et de sécurité), entrée en vigueur en 2021. L’application de ces lois demeure cependant problématique, faute de contrôles.

Les structures de contrôle posent également problème, car les divers éléments relèvent d’organismes différents. Les horaires, la sécurité au travail et le logement sont généralement de la compétence de l’inspection du travail concernée et de la caisse d’assurance professionnelle. Au sein de l’administration douanière, le service de contrôle financier est responsable en matière de travail illégal et de respect du salaire minimum. Depuis 2019, il est également en charge des questions relatives au trafic d’êtres humains, conjointement avec l’Office fédéral de la police criminelle et la police des Länder.

Sascha Lübbe appelle ces près de 1,1 million de travailleurs migrants les « invisibles ». Ils représentent environ un tiers du secteur des bas salaires en Allemagne. Au quotidien, le reste de la société les rencontre rarement et brièvement : à la porte d’entrée pour ceux qui sont livreurs ou à la fin de la journée au bureau quand arrive l’équipe de nettoyage. Par ailleurs, ces personnes n’ont ni les ressources financières ni le temps nécessaire pour « participer à la vie sociale », comme l’entend la sociologie allemande. Selon le sociologue Gerhard Bosch, elles constituent la « face hideuse » de notre prospérité.

Reconnaître les injustices, le plus tôt possible !

La pauvreté et l’injustice (sociale) sont aussi des thèmes qui s’invitent dans les livres actuellement publiés pour les enfants. Dans Das ist doch unfair! (« mais c’est injuste ! »), Inka Friese et l’illustratrice Sarah Tabea Hinrichs expliquent aux enfants dès 7 ans pourquoi la pauvreté et la richesse existent. Dans ce livre, des enfants racontent concrètement ce que signifie la pauvreté pour eux : pas de fêtes d’anniversaire ni de vacances, et des coupures de courant à répétition. En seulement 40 pages, des sujets plus larges sont abordés. On comprend vite que l’argent est un facteur déterminant. Le livre explique pourquoi certaines personnes ont beaucoup d’argent et d’autres peu, pourquoi l’argent existe, pourquoi l’État en a besoin et se demande si tout le monde a les mêmes chances de devenir riche ou pauvre, en Allemagne mais aussi dans d’autres pays.

Hormis les raisons matérielles de la pauvreté et de la richesse, le livre aborde les préjugés et la définition du bonheur. La fondation pour la lecture Stiftung Lesen salut l’ouvrage en ces termes : « un livre clair ponctué de nombreuses images qui illustrent les inégalités sociales pour les jeunes élèves... Un ouvrage magnifiquement conçu et informatif qui explore ces sujets sérieux d’une manière compréhensible et adaptée aux enfants. »

Se battre pour la justice

Dans Voll ungerecht! (« totalement injuste ! »), Assata Frauhammer et l’illustratrice Meike Töpperwien s’interrogent sur la justice. Ce qui est juste, comme elles le soulignent d’emblée, n’est pas si simple à déterminer, car chacun a une vision et une conception différentes de la justice. De plus, un traitement inégal peut être juste dans certains cas. En abordant des sujets et des notions parallèles comme l’équité, la conscience et l’éthique, l’ouvrage approfondit le thème. De nombreux autres aspects, débat sur la justice distributive, égalité des chances et commerce équitable viennent compléter l’ouvrage.

Il apparaît clairement que ce qui est juste ne saurait être défini une fois pour toutes. Alors, comment décider ce à quoi chacun a droit ? Sur la performance ? Sur le besoin ? Ou peut-être sur le hasard de la naissance ? Et qui décide réellement de ce qui est juste ? Les accords, les règles et les lois sont utiles à la mise en œuvre concrète de la justice. Quand on enfreint les lois, la question de la punition se pose, y compris l’éventualité de la peine de mort. La Stiftung Lesen recommande tout autant cet ouvrage : « Un livre important pour sensibiliser les enfants dès leur plus jeune âge au vivre ensemble positif et aux enjeux de notre époque. » Ces deux œuvres destinées aux jeunes lecteurs lancent un même appel : il faut se battre pour l’égalité des chances et pour un monde plus juste.
 

Buchcover der besprochenen Bücher © Haymon, Hirzel, Fischer Sauerländer, Beltz & Gelberg


Olivier David: Von der namenlosen Menge. Über Klasse, Wut & Einsamkeit
Innsbruck: Haymon, 2024. 176 S.
ISBN 978-3-7099-8231-0
Vous trouverez ce titre également dans notre Onleihe.

Assata Frauhammer / Meike Töpperwien (Ill.): Voll ungerecht! Über Fairness und Gerechtigkeit
Weinheim: Beltz & Gelberg, 2024. 74 S.
ISBN: 978-3-407-75912-2 (ab 8 Jahren)
Ce titre sera bientôt disponible à la bibliothèque du Goethe-Institut Paris !

Inka Friese / Sarah Tabea Hinrichs (Ill.): Das ist doch unfair! Warum gibt es Armut und Reichtum?
Frankfurt: Fischer Sauerländer, 2024. 40 S.
ISBN: 978-3-7373-7276-3 (ab 7 Jahren)
Ce titre sera bientôt disponible à la bibliothèque du Goethe-Institut Paris !

Sascha Lübbe: Ganz unten im System. Wie uns Arbeitsmigrant*innen den Wohlstand sichern
Stuttgart: S. Hirzel, 2024. 208 S.
ISBN: 978-3-7776-3408-1
Vous trouverez ce titre également dans notre Onleihe et dans la bibliothèque du Goethe-Institut Paris.