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Le Stonewall montréalais
Comment le Sex Garage Raid a mobilisé une génération de militants LGBT

La police se rapproche du Garage Club
© Linda Dawn Hammond

À Montréal, après des années de discrimination institutionnelle, un vaste mouvement queer s'est mobilisé en réponse à la descente policière du Garage club le 15 juillet 1990. Que pouvons-nous apprendre des conséquences de cette attaque policière lors d'une fête « after hours » ?

De Denise Benson

J’ai toujours été d’avis que les soirées et les clubs de danse ont le potentiel d’offrir bien plus qu’un simple lieu pour décrocher. Historiquement, ils ont fourni aux communautés marginalisées d’excellentes occasions de se trouver – et de se retrouver – sur la piste de danse. De nombreuses personnes queers retracent même les racines du mouvement de libération gaie et lesbienne aux espaces sociaux. Les plus connues sont les émeutes du Stonewall Inn de New York en juin 1969. Là-bas, les personnes queers et les transgenres qui en avaient assez des descentes policières constantes dans les lieux de rassemblement de gais et lesbiennes ont riposté et n’ont jamais cessé d’aller de l’avant. Le 5 février 1981, à Toronto, des descentes policières dans quatre saunas gais ont déclenché des manifestations de masse et galvanisé une communauté.
 
À Montréal, après des années de discrimination institutionnelle, un vaste mouvement queer s’est mobilisé en réponse à la descente policière du Sex Garage le 15 juillet 1990. Les policiers n’ont pas seulement fermé l’« after-hour » (fête qui avait lieu toute la nuit); ils se sont alignés à l’extérieur pour bloquer sa sortie, matraques à la main, et ont harcelé des centaines d’invités qui tentaient de partir. Les participants ont été battus sans retenue dans la rue. La descente policière du Sex Garage a déclenché des affrontements entre la police de Montréal et la communauté LGBTQ2+. Elle a également politisé plus d’une génération d’artistes, de militants et d’organisateurs d’événements qui se sont unis dans une lutte pour le changement. Sex Garage est aussi directement lié à la scène sexuelle et musicale after-hour de la ville qui a explosé dans les années 1990, ainsi qu’au mouvement alterna-queer des années 2000.

Fête au Garage Fête au Garage | © Linda Dawn Hammond En visitant Montréal, en y travaillant et y étant DJ au fil des ans, j’ai beaucoup appris sur l’événement et son impact sur la communauté queer de la ville. Près de 27 ans plus tard, son histoire reste digne de mention, même si elle n’est pas aussi bien connue à l’extérieur des frontières provinciales. Ici, les acteurs clés qui ont organisé Sex Garage, y ont participé ou en ont été influencés réfléchissent à son héritage et à la façon dont les leçons tirées sont toujours très pertinentes dans le climat politique actuel.

CE QUI S’EST PASSÉ AVANT

Ce n’était pas la première fois que la police de Montréal était invitée indésirable à une soirée gaie. « Historiquement, les rapports entre la police et la communauté gaie montréalaise ont toujours été tendus », explique le dramaturge et publiciste Puelo Deir, également cofondateur du premier festival de la Fierté de la ville, Divers/Cité. « S’il y avait une relation, c’était parce que les policiers avaient décidé de venir dans un bar et soit de le fermer pour la nuit, soit de vérifier ce qui se passait, accusant souvent le bar d’être une maison de débauche. »
 
« À la fin des années 70, les policiers ont fait une descente au Truxx, un bar de la communauté cuir. Ils ont mis des hommes en prison, publié leurs noms dans les journaux et accusé certains d’entre eux de crimes sexuels. Selon moi, le maire Jean Drapeau voulait nettoyer le centre-ville. Il n’avait aucune tolérance pour les gais. »
 
Deir, qui a grandi entre Montréal, Toronto et Ottawa, s’est établi à Montréal dans les années 80 parce qu’il était attiré par sa culture française et latine, ainsi que par sa réputation pour sa vie nocturne moins conservatrice. Il préférait les foules mixtes qui se réunissaient dans les lofts plutôt que les divisions qui se trouvaient dans le quartier gai, le Village.
 
« Le Village avait migré de l’ouest de la ville vers l’est, où il se trouve aujourd’hui », décrit Deir. « Les bars étaient très isolés; il n’y avait que des bars pour hommes, et plusieurs n’ouvraient même pas leurs portes aux drag queens. Les soirées dans les lofts et les entrepôts – les soirées illégales en dehors des heures d’ouverture – étaient un moyen pour les francophones et les anglophones, les hommes, les femmes, les transgenres et les drag queens de coexister en dehors des divisions du Village. »

Clubbing gay au Garage Clubbing gay au Garage | Photo (detail) © Linda Dawn Hammond Selon plusieurs, les plus aventureuses de ces soirées ont été présentées par le cinéaste et artiste Nicolas Jenkins, alias Sterile Cowboys & Co. Né au Pérou et élevé surtout au Canada, Jenkins a étudié au Ontario College of Art avant de quitter Toronto pour s’installer à New York. Là-bas, il a travaillé dans l’influente boîte de nuit Area comme aide-serveur, puis comme projectionniste, et est tombé amoureux de la musique house underground entendue dans des clubs comme Paradise Garage.
 
En 1987, Jenkins a déménagé à Montréal. Peu de temps après, il a commencé à produire des soirées environ tous les deux mois. Il distribuait sélectivement des dépliants dans les bars gais, les clubs hétérosexuels, les lieux punk et d’autres endroits. Les soirées ont vite gagné en popularité et attiraient des centaines de personnes.
 
« On était influencé par Area en voulant faire quelque chose de différent à chaque fois », explique Jenkins. « Il y avait un concept, que j’incorporais dans les affiches, des projections, et de la musique house. La scène musicale montréalaise souffrait beaucoup à l’époque. Les clubs gais jouaient de la musique hyper commerciale; la musique house n’était jouée que dans certains clubs noirs, mais ils n’étaient pas très accueillants pour les gais. La scène gaie était aussi très divisée et homophobe en ce sens qu’elle était très hostile aux drag queens, aux hommes gais féminins, et les femmes ne pouvaient fréquenter les clubs pour hommes qu’une fois par mois, si c’était le cas. »
 
« Je venais de New York où les meilleurs clubs étaient incroyablement mixtes. On avait des gens de tous les âges, toutes les classes, des riches, des pauvres, des gens de la scène hip-hop, de la scène new wave », dit-il. « Pour moi, c’était la formule parfaite pour un grand événement. C’est ce que j’ai essayé d’introduire avec mes soirées. »

SEX GARAGE : LA SOIRÉE ET LES MANIFESTATIONS

 Sex Garage était une série de soirées uniques qui se tenaient dans le même entrepôt du Vieux-Montréal où les groupes locaux avaient des salles de répétition. L’emplacement isolé était parfait pour l’ambiance que Jenkins procurerait en cette chaude nuit de juillet 1990.

Le raid est descendu dans la rue Le raid est descendu dans la rue | © Linda Dawn Hammond « J’avais engagé un strip-teaseur-contorsionniste et, au courant de la soirée, j’avais des danseurs de go-go. Tous les événements comprenaient des projections – beaucoup d’entre elles étaient de nature sexuelle, principalement du porno vintage. Il y avait du porno nudiste, du porno hétéro, beaucoup de trucs gais », se rappelle-t-il. « C’est à ce moment-là que toute la crise du SIDA s’est produite et j’essayais de faire en sorte que le sexe redevienne une réalité, en essayant d’être très positif sur le plan sexuel, et très positif sous différents angles, en célébrant toutes les formes de sexualité. J’étais très conscient d’inclure des tonnes de trucs gais et lesbiens. Je voulais qu’il soit très clair qu’il s’agissait de soirées queers, que même si tout le monde était le bienvenu, c’était un espace sûr pour les personnes queers. »
 
Jenkins a embauché des DJ, dont Peter Lightburn et Tony Desypris – deux pionniers de scène house et garage montréalaise – pour jouer à l’événement, qui a attiré environ 400 participants. La plupart se trouvaient à l’intérieur lorsque la police est arrivée pour enquêter vers 4 heures du matin. Bien que l’organisateur était habitué aux visites des policiers (« près de la moitié de mes soirées ont été fermées »), leur arrivée ce soir-là aurait d’autres conséquences.
 
« J’ai commencé à être nerveux parce que beaucoup d’invités arrivaient plus tard que d’habitude et tous en même temps », dit Jenkins. « Quand la police est arrivée, j’ai reçu le traitement habituel. Ils m’ont dit en gros : “La fête est terminée. Allumez les lumières, tout le monde doit partir.” Et c’est tout. D’après mon expérience, rien n’était différent, mais la façon dont les gens étaient traités à l’extérieur l’était. J’ai tout vu des fenêtres. »
 

Les policiers se sont « regroupés en bataillons » et bloquaient les fêtards qui tentaient de sortir. Certains policiers se sont avancés sur la foule, matraques à la main, criant des insultes homophobes. La foule s’est montrée ferme et s’est défendue par des chants politiques. Certains policiers ont retiré leur insigne et battu des participants.

La photojournaliste et écrivaine Linda Dawn Hammond a été témoin de la soirée et des actions de la police, caméra à la main. Hammond avait déménagé de la Colombie-Britannique à Montréal en 1982 et s’est engagée activement dans ses communautés artistiques et punk. Attirée par un « milieu montréalais inclusif en matière de genre, d’orientation sexuelle, de race et de langue », elle prenait des photos lors de plusieurs événements de Jenkins et se trouvait au Sex Garage pour documenter les gens qui y voguaient. Ses photos ont capturé beaucoup plus que prévu.
 
« J’ai appris de la présence de la police [au Sex Garage] quand quelqu’un m’a dit que des policiers étaient entrés et avaient ordonné aux organisateurs de fermer la soirée », raconte-t-elle. « Les lumières étaient encore tamisées et la musique battait la chamade. Nous pensions que ce n’était qu’une rumeur. Puis nous avons entendu dire que la police se trouvait à l’extérieur de la porte d’entrée, et des témoins d’un autre loft de l’immeuble ont rapporté avoir vu des policiers attaquer un fêtard, Bruce Buck, qui avait tenté de revenir pour récupérer son manteau. Les policiers l’avaient emmené hors de vue entre l’immeuble et les voitures garées, et l’avaient violemment battu. »
 
Hammond a enregistré ce qui s’est produit en profondeur, tant en mots qu’en photos. Les policiers se sont « regroupés en bataillons » et bloquaient les fêtards qui tentaient de sortir. Certains policiers se sont avancés sur la foule, matraques à la main, criant des insultes homophobes. La foule s’est montrée ferme et s’est défendue par des chants politiques. Certains policiers ont retiré leur insigne et battu des participants. Hammond continuait à filmer. Le flash de son appareil révélait sa position. Elle a été projetée au sol, mais elle a réussi à donner son appareil photo et ses rouleaux de film à un ami qui s’est enfui à vélo. Ces photos ont par la suite servi de preuve de la brutalité policière et d’une communauté qui ne la tiendrait plus pour acquise.
 
« Les policiers sont allés à l’extrême avec une nouvelle génération ce soir-là », raconte Puelo Deir, qui était au Sex Garage, mais qui était parti avant la descente policière. « C’était une nouvelle génération qui n’avait pas peur des médias et qui n’avait pas peur de voir son nom imprimé. Elle était aussi plus militante par rapport au VIH et au SIDA. Nous étions à l’apogée de la mobilisation. Et c’était une foule mixte – francophones et anglophones, gais, hétérosexuels et transsexuels, bisexuels, partisans. Vous aviez un méli-mélo de fêtards, de gens motivés politiquement, d’universitaires et quelques malfrats prêts à se battre. »
 
Les gens se sont vite mobilisés. Dès le lendemain, il y a eu une grande manifestation à l’extérieur du poste de police 25 du centre-ville, surnommée le « love-in » et le « kiss-in ». Cette fois-ci, les médias grand public, dont La Presse, Montreal Gazette et CTV Montreal, étaient sur les lieux.
 
« [Il y avait] plus de 70 policiers vêtus de vêtements antiémeutes et certains portaient des gants de latex pour se protéger du SIDA », dit Hammond, qui a de nouveau pris des photos. « Ils nous ont encerclés dans une formation carrée. » « J’ai vu des policiers battre des manifestants en plein jour, devant les médias », ajoute Jenkins, qui était également présent. « Ils l’ont fait ouvertement, ce qui m’a montré l’ampleur de leur homophobie. Ils pensaient que c’était acceptable de le faire publiquement. Sauf que ça s’est retourné contre eux. Ça a attiré l’attention de la presse et la couverture médiatique ne leur était pas favorable. »
 
« Je pense que la violente attaque policière du 16 juillet et les arrestations qui ont suivi ont renforcé le soutien du public et galvanisé la résistance », convient Hammond, qui souligne qu’amis, famille et autres se sont réunis lors de manifestations ultérieures pour soutenir la communauté gaie. « Sex Garage a réuni toutes ces communautés qui n’avaient jamais coexisté pour coopérer comme jamais auparavant », dit Deir. « Des gens qui ne sortaient même pas aux mêmes endroits ont tout d’un coup été appelés à travailler ensemble. »

« WE’RE HERE, WE’RE QUEER, GET USED TO IT »

Sex Garage a réuni une génération qui luttait déjà contre l'homophobie et les problèmes liés au VIH et au sida. Sex Garage a réuni une génération qui luttait déjà contre l'homophobie et les problèmes liés au VIH et au sida. | © Linda Dawn Hammond « Le timing était parfait », dit Jenkins. « Il y avait beaucoup d’activisme dans les grandes villes. Il y avait ACT UP et Queer Nation, et un petit groupe d’entre nous commençait déjà à organiser ces groupes à Montréal. Des gens comme David Shannon, qui avait une chronique dans le Montreal Mirror, Paula Sypnowich, Blane Mosley et Douglas Buckley commençaient à s’engager politiquement. Sex Garage a inspiré plus de gens à se joindre à nous. »
 
La cinéaste Maureen Bradley, alors basée à Montréal, a capturé l’engagement accru de la communauté dans un court documentaire sur Sex Garage intitulé « We’re Here. We’re Queer. We’re Fabulous. »
 
Deir, un fêtard autoproclamé, a été l’une des personnes qui s’est immédiatement mobilisée. Il a aidé à recueillir des fonds pour la défense juridique liée au Sex Garage en produisant une série d’événements. Avec d’autres, il a également formé une série de groupes d’action politique pour lutter pour les droits civils des LGBTQ2+ à Montréal.
 
« Il y a eu la Table de concertation des gaies et lesbiennes du Grand Montréal, qui s’est développée à la suite de Sex Garage, et le groupe Lesbiennes et gais contre la violence », affirme Deir. « Il y a eu les audiences historiques de la Commission des droits de la personne du Québec en 1993 sur la violence contre les gais et les lesbiennes. Cela a découlé de Sex Garage, et des activistes qui avaient commencé avec ACT UP et Queer Nation, et qui ont grandi à partir de là. Sex Garage a introduit les droits des queers dans le domaine public d’une manière inégalée. »
 
Deir a également été inspiré d’organiser le premier grand défilé de la Fierté de la ville en 1993, Divers/Cité, avec la cofondatrice Suzanne Girard. Basé sur un grand esprit de protestation, un engagement à se souvenir à la fois de Sex Garage et des victimes du VIH et du SIDA, et une croyance commune en l’inclusion, le défilé est devenu le plus grand événement de la Fierté à Montréal depuis plus de deux décennies.
 
« La plupart d’entre nous qui naviguions autour de Sex Garage étaient aussi à l’origine de Divers/Cité », dit Deir, qui est resté coorganisateur jusqu’en 1998. « Il est peut-être controversé ou discutable d’affirmer que Sex Garage était le Stonewall officiel de Montréal, mais c’était mon Stonewall. Il fallait honorer cet événement crucial dans la vie des personnes queers de Montréal. »

RÉPERCUSSIONS SONIQUES ET SOCIALES

Parallèlement à l’organisation politique, il y avait les soirées. L’influence des soirées mixtes dans les lofts s’est fait sentir dans de nombreux clubs gais qui ont adopté des politiques de porte plus inclusives. Nicolas Jenkins a même été engagé par certains clubs, comme le légendaire K.O.X. situé dans le Village, pour aider à élargir la clientèle.
 
Il a aussi continué à créer de grandes soirées loft après Sex Garage, collaborant avec Mark Anthony dans les années 90. Avant de devenir l’un des DJ de musique house les plus populaires de Montréal, l’adolescent Anthony a assisté aux soirées « très cool, très éclectiques » de Jenkins, et a été « stupéfait » lorsqu’il a pris connaissance de Sex Garage à la télé.
 
« En tant qu’hétérosexuel qui traîne surtout dans le monde gai, j’ai pu voir les choses différemment », dit Anthony. « C’était de l’homophobie, pure et simple. Je pense que Sex Garage a rendu les gens plus conscients de ce qui se passait. Ça leur a ouvert les yeux, socialement parlant. »

Ensemble, le duo a produit des soirées after-hours avec « des invitations audacieuses, une ambiance, un décor et des danseurs incroyables », raconte le DJ. « Nos soirées étaient un peu plus à la mode, avec plus de monde. Nous rassemblions des gens de tous les horizons; nous avions une foule noire, une foule gaie, des hétéros cool et des gens du centre-ville », dit-il. « C’était exactement notre vision de l’utopie montréalaise. »
 
Anthony souligne en outre que la police n’a fermé aucune des soirées qu’il a organisées avec Jenkins. Il n’y a pas eu non plus de problèmes avec Playground, le premier club after-hour légal de Montréal, qui a œuvré dans le Village gai de 1994 à 1997. Anthony était le DJ résident du Playground le samedi soir.
 
« Playground, c’était probablement Montréal à son meilleur », dit le DJ. « C’était un moment particulier. La musique était bonne, les drogues étaient bonnes, et c’était génial de voir des gais et des hétéros dans un contexte d’after-hour. Ce n’était rien de nouveau pour nous, parce que nous l’avions vu avec nos événements, mais pour en être officiellement témoin dans un club commercial, je savais que nous avions atteint un nouveau niveau à Montréal. »
 
Malgré sa courte vie, Playground a aidé à préparer le terrain pour le prochain grand club after-hour légal de Montréal, le Stereo, qui a ouvert ses portes en 1998, également dans le Village, et qui a aussi été développé avec la participation d’Anthony. Le club a attiré une foule très mixte pendant de nombreuses années, y compris lors des soirées « Ritual » du DJ. (Plus tard, Anthony est parti en tournée dans le monde entier et aujourd’hui, il se concentre sur la production.)

Plastik Patrik est une autre icône de la vie nocturne montréalaise profondément influencé par sa participation aux soirées de Jenkins. À 18 ans, il a lu dans les journaux des articles sur la descente policière du Sex Garage et les manifestations. Peu après, il était sur la piste de danse de Jenkins.
 
« Les soirées de Nicolas ont été très stimulantes – de la musique aux visuels, en passant par les thèmes et les invités. Quand j’ai rencontré toute cette foule, j’ai vraiment aimé la dualité entre la décadence et l’extravagance, et la conscience politique », s’enthousiasme Patrik. « J’ai réalisé que ces gens que je trouvais tellement cool étaient aussi impliqués dans certaines des manifestations, et j’ai pensé : “Wow, on peut faire les deux. On peut être cool et politique, avoir une conscience sociale et défendre les deux.” Ça m’a préparé pour beaucoup de ce qui s’est passé par la suite. »
 
Lassé de la musique house à la fin des années 90, il s’est imposé comme un DJ alternatif et était en tête des groupes glam-punk One 976 et Patrik et les Brutes. Il a emmené ses disques, ses groupes et ses androgynes féroces à travers la ville, faisant délibérément du bruit, tant dans les bars gais que dans les clubs de punk miteux.
 
Aux côtés de DJs comme Bobzilla, Frigid et Mini, Patrik était au cœur de l’explosion de l’art et de la musique alterna-queer à Montréal. Ensemble, ils ont apporté du rock, de l’électro-clash et de la musique techno dans des clubs du Village comme le Parking et le Sky et les points chauds du Plateau Mont-Royal, dont le Saphir, où il a mené une résidence de huit ans le vendredi. « Il y avait beaucoup de gens qui poussaient dans la même direction à ce moment-là », dit Patrik. « La scène a grandi, et c’est là que Sex Garage, l’événement Divers/Cité, s’est connecté. »

SEX GARAGE : LA SCÈNE

 

Au fur et à mesure que Divers/Cité grandissait en taille, en envergure et en financement, le festival a ajouté d’autres scènes de spectacles en plein air. Patrik a programmé la scène du Sex Garage pour la plupart des années 2000. Comme pour la soirée d’origine, la scène a attiré une foule pansexuelle et de la musique underground.
 
« C’était un son plus agressif, plus provocateur », décrit Patrik. « Ça se dansait bien, et c’était toujours plein d’énergie. »
 
La popularité de Sex Garage – et son budget – ont permis à des groupes de l’extérieur de la ville comme le groupe indie de Washington, Gossip, le groupe californien d’électro-clash Gravy Train!!!! et le groupe post-punk de Vancouver The Organ, ainsi que des groupes locaux comme Lederhosen Lucil, Frigid, the Cherry Persuasion, Duchess Says, Echo Kitty, We Are Wolves, et Cherry Cola de se produire sur scène. Avant d’enregistrer pour Alien8 et d’aller en tournée aux côtés de groupes comme Le Tigre, le groupe électro-punk Lesbians on Ecstasy a réalisé un de ses premiers concerts sur la scène de Sex Garage.
 

 « C’était tellement super! », se souvient Lynne Trepanier, cofondatrice et chanteuse principale du groupe. « On jouait toujours avec notre iMac bleu sur scène, ce qui était hilarant. Plastik Patrik était l’hôte et il y avait tellement de monde. Les grands spectacles commerciaux sont toujours un peu bizarres, alors [la scène du Sex Garage] était idéale pour jouer aux événements de la Fierté. Notre amie Viviane nous a fait des boutons à lancer dans la foule qui disaient : “Je soutiens le divorce lesbien.” »
 
Trepanier était trop jeune pour aller aux soirées de Jenkins, mais elle avait entendu parler du Sex Garage et comprenait sa portée.
 
« Je savais que c’était un moment important et que c’était plus qu’un simple espace de fête. Puis, à Concordia, j’ai suivi un cours sur la pandémie du VIH/SIDA et on a beaucoup parlé de Sex Garage comme un moteur du mouvement pour les droits des personnes queers à Montréal », raconte Trepanier, qui a ensuite animé trois émissions de musique électronique à la radio communautaire CKUT et coproduit une nouvelle vague de soirées loft.
 
Bien que la musique soit différente, les objectifs rejoignaient ceux de Jenkins une décennie plus tôt. « Avec un groupe d’amis, nous avons commencé à organiser des soirées qui étaient plutôt centrées sur la scène drum and bass, et nous étions un mélange de gais et d’hétéros. Très PLUR. Très festif », ajoute-t-elle. « Je pense que les soirées loft créaient un espace sûr où tout le monde était le bienvenu. C’était facile de passer inaperçu à l’époque. »

LEÇONS EN ACTION

Aujourd’hui, les leçons tirées de cas comme celui de la descente policière du Sex Garage sont de nouveau importantes à garder à l’esprit alors que nous assistons au recul constant et vicieux des droits de la personne que le gouvernement Trump s’emploie à mettre en œuvre, notamment contre les personnes LGBTQ2+.

Police ante portas Police ante portas | © Linda Dawn Hammond « Sex Garage n’est pas très connu à l’extérieur de Montréal », dit Jenkins, qui est retourné à New York en 1994 et qui a continué à faire des films immergés dans la culture queer, y compris le court documentaire Walk de l’an dernier, portant sur les bals de voguing. « Je pense que beaucoup de choses qui se sont passées avant Internet sont oubliées. »
 
Heureusement, des gens comme le journaliste queer syndiqué Richard « Bugs » Burnett, scribe pour des publications comme HOUR, Xtra! et Montreal Gazette, ont beaucoup écrit sur le sujet. Le 25e anniversaire de Sex Garage a également été reconnu en 2015 par Fierté Montréal, le seul festival depuis la fermeture de Divers/Cité la même année, avec une exposition des photos de Linda Dawn Hammond.
 
« J’ignorais qu’on s’en souvenait à ce point », avoue la photographe, qui a quitté Montréal pour Toronto 11 ans plus tôt. « Certains jeunes qui ont vu l’exposition et qui ne connaissaient pas Sex Garage ont exprimé leur surprise à l’idée qu’une telle chose ait pu se produire “à l’époque”. J’entends dire qu’il est controversé d’appeler Sex Garage “notre Stonewall”, mais l’histoire de l’activisme LGBTQ à Montréal a changé à la suite de cet événement, et je suis fière d’y avoir participé. »
 

Sex Garage a fait plus pour les droits des personnes LGBTQ du Québec que tout autre événement. Il a mobilisé toute une génération de personnes à sortir du placard et, qui plus est, à s’engager politiquement, à changer la culture et à changer la société.

Puelo Deir

Puelo Deir est d’accord. « Sex Garage a fait plus pour les droits des personnes LGBT du Québec que n’importe quel autre événement », souligne-t-il. « Il a mobilisé toute une génération de personnes à sortir du placard et, qui plus est, à s’engager politiquement, à changer la culture et à changer la société. À ceux qui disent “Oh, nous n’avons plus besoin de Fierté”, je réponds que nous avons un exemple contemporain qui montre pourquoi la Fierté est plus importante que jamais. Aujourd’hui, aux États-Unis, on veut détruire tous les gains que nous avons réalisés et, comme nous le constatons, c’est facile à faire. »
 
Lorsqu’on lui demande de commenter la relation entre le service de police de Montréal et la communauté queer d’aujourd’hui, Deir répond sans hésiter : « Inexistante. On a des jeunes queers qui sont anti-police, et je les comprends tout à fait. Nous avons eu les manifestations étudiantes du Printemps érable [2012] et encore plus récemment [2015], où la relation avec les policiers a montré à quel point la situation n’avait pas changé. Les policiers n’ont jamais, à ma connaissance, participé au défilé de Divers/Cité ou à l’incarnation actuelle de Fierté Montréal. Je pense qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire. »
 
Deir, qui travaille actuellement sur un documentaire et une pièce de théâtre sur l’industrie du sexe au masculin et les lois canadiennes sur la prostitution, a souligné la question qui divise peut-être le plus les politiques queers canadiennes aujourd’hui : comment, le cas échéant, la police devrait-elle participer aux défilés de la Fierté en dehors des quarts de travail payés?
 
Cette question a pris de l’importance lorsque Black Lives Matter Toronto a interrompu le défilé de la Fierté l’an dernier pour présenter une liste de revendications à Pride Toronto. L’élément de cette liste qui a le plus retenu l’attention des médias – et qui a suscité d’innombrables débats animés – est la demande de retirer les chars de police du défilé. Plus tôt cette année, les membres présents à l’assemblée générale annuelle de Pride Toronto ont voté pour l’acceptation et de la mise en œuvre des revendications de BLM. Les policiers qui ne sont pas en service sont toujours les bienvenus pour participer au défilé à pied, mais pas en uniforme.
 
« Je pense que tout ce qui se passe à Toronto en ce moment, au sujet de la Fierté et de la police, met cette question en tête de liste, là où elle devrait être », affirme Trepanier, qui travaille maintenant comme preneuse de son et qui continue à être DJ. « Comment diable les gens peuvent-ils oublier si vite que la police nous détestait? La police s’est peut-être améliorée côté relations publiques, mais elle continue de détester les collectivités des personnes queers de couleur, et les gens vivent dans la peur de la police. Les policiers ne sont pas une puissance inoffensive : ils adoptent tout le temps des politiques racistes et homophobes. La Fierté se bat contre ça. »
 
Cette conversation est cruciale. Les personnes faisant partie du spectre LGBTQ2+ ne bénéficient pas de manière égale des mêmes droits et privilèges. Tant que ce n’est pas le cas, il y a lieu de continuer à marcher et à manifester.
 
« Ce que Black Lives Matter a fait, c’est rappeler aux gens que la Fierté gaie, c’est plus que des commanditaires, de la danse et un défilé », observe Patrik. « Sex Garage m’a appris une chose : quand on veut apporter un changement radical, c’est toujours le chaos. Des changements fondamentaux dans la perception des gais ou des personnes queers et le respect ou le manque de respect de la police ne se font jamais poliment – c’est une forme d’opposition. »
 
« Je pense que c’était le cas de Sex Garage. C’était “Assez, c’est assez!” », dit-il. « Ce qui est arrivé ensuite, c’est le sentiment qu’on pouvait sortir et être gai dans le monde, et que le monde était prêt. »