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Aren’t You Happy?, de Susanne Heinrich
Les héritières de Miranda July

« Aren’t You Happy? »
« Aren’t You Happy? » de Susanne Heinrich | © Edition Salzgeber

Artiste multidisciplinaire et d’avant-garde, l’Américaine Miranda July se distingue tout autant comme écrivaine (« The First Bad Man »), musicienne, que cinéaste (« The Future », « Me and You and Everyone We Know »). Peu connue du grand public, son approche à la fois formaliste et ludique éblouit ses admirateurs, et beaucoup de créateurs voient en elle un modèle à suivre. 

De André Lavoie

Certaines rêvent même de la rencontrer, pour discuter de sa manière de décrire les mille facettes de l’intimité féminine, elle qui s’intéresse aussi à l’expression de la sexualité sous toutes ses formes.

L'affiche du « Aren't You Happy » L'affiche du « Aren't You Happy » | © Edition Salzgeber C’est d’ailleurs le cas de la réalisatrice québécoise Sophie Bédard Marcotte. Elle fait partie de ces gens qui considèrent Miranda July comme une grande source d’inspiration. Dans L.A. Tea Time (2019), un road-movie documentaire, elle s’élance sur les routes de l’Amérique avec l’espoir de rencontrer son idole en Californie. Le voyage est ponctué de vignettes fantaisistes, de moments cocasses, et de personnages colorés. Réussira-t-elle à établir le contact?

On peut se demander si la cinéaste allemande Susanne Heinrich a déjà entendu parler de Miranda July. À la lumière de son premier long métrage, Aren’t You Happy ?, il est facile d’y croire tant celle qui était jusque-là romancière (So, jetzt sind wir alle mal glücklich, Die Andere) s’engage dans les mêmes sentiers, s’intéressant à la sphère privée d’une femme pour qui la sexualité apparaît comme une dimension parmi d’autres de son être.

Le film est construit comme une succession de tableaux traversés par des personnages aux allures de marionnettes, et dont les ficelles semblent tirées par le destin. Et lorsqu’ils déambulent sur la rue ou dans une galerie d’art, ils finissent par se confondre avec les images qui les entourent, devenant parfois de véritables statues de sel, ou prenant la pause à l’image de modèles vivants au service de grands maîtres, ou de peintres du dimanche.

Je me cherche, donc je suis

Avec sa belle frimousse, ses beaux grands yeux ténébreux, et un manteau de fourrure sous lequel elle s’avère le plus souvent nue, l’héroïne mélancolique (candide et lumineuse Marie Rathscheck) de cette quête en 15 épisodes est d’abord et avant tout à la recherche d’un lit. Pas nécessairement pour dormir, mais pour y déposer ses tiraillements intérieurs et ses frustrations, son besoin viscéral de s’exprimer ou simplement celui de se taire. Et si la situation l’exige, elle le fera en compagnie d’hommes pour qui l’acte sexuel relève davantage de la corvée que du plaisir, certains prônant même l’abstinence.

La vie semble être harassante, insondable, pour cette femme en quête de sens, d’inspiration (tout comme la cinéaste, confiant en entrevue que le syndrome de la page blanche l’a peu à peu conduite vers le cinéma), de changement, rêvant, rien de moins, à la fin du capitalisme. Ses réflexions et ses pérégrinations, elle les partage avec une faune typiquement berlinoise, même si pratiquement tout le film fut tourné en studio, là où les intellectuels croisent des travestis, tandis que des bébés se promènent librement au milieu d’adeptes du yoga.

La caméra demeure le plus souvent fixe, observant à distance ces curieux spécimens, Susanna Heinrich prenant un malin plaisir à dénuder davantage les hommes que les femmes, corps filiformes ou marqués par le poids des années, exposés dans une simplicité qui n’a franchement rien d’érotique ou de sensuel. Cette écrivaine que l’on ne verra pratiquement jamais écrire gravite lentement autour de cette constellation d’âmes errantes, décorant chaque tableau de sa présence singulière. Sans compter la propension de la cinéaste pour les couleurs vives, et les espaces monochromes, accentuant ce ton à la fois décalé et ironique.
 
© Ed. Salzgeber
Faut-il voir en Aren’t You Happy? un jugement implacable et esthétisant d’un monde à la dérive, englué dans un individualisme triomphant? La réponse se trouve peut-être dans cette curieuse conclusion où l’héroïne, debout sur un tapis roulant et devant une image de paysage exotique suintant la carte postale, dévore goulûment un cornet de crème glacée, s’interrogeant en même temps sur les causes sociales, et systémiques, de sa dépression.

Susanna Heinrich se pose de graves questions, mais n’exclut jamais l’humour et les artifices pour déployer le fruit de sa réflexion. Et ce n’est jamais trop coloré. Miranda July serait fière d’elle.