Cerner le féminisme québécois et en faire le portrait dans le cadre d’un article revient à se poser plusieurs questions, comme celle-ci : par où commencer ? L’art et la culture étant mes assises personnelles et professionnelles, j’oriente automatiquement ma pensée vers les sphères artistiques qui m’entourent. Je propose un survol du féminisme québécois, similaire à une grande introduction, marqué de mon point de vue individuel, alimenté de mes expériences et des milieux que je fréquente.
Le féminisme se trouve partout au quotidien et nulle part en même temps. Vaste, il s’enracine lentement depuis plusieurs années. La condition actuelle des femmes au Québec résulte entre autres du passé : la lutte de plusieurs militantes à travers l’histoire résonne jusqu’aujourd’hui. Ce combat converge petit à petit vers l’égalité et le respect entre homme et femme. Les jalons qui constituent l’histoire du féminisme donnent une certaine perspective sur le contexte d’aujourd’hui. En octobre 2017, l’historienne et conférencière Micheline Dumont recevait le Prix du gouverneur général en commémoration de l'affaire « personne ». Ce prix récompense l’implication de Canadiennes dans la cause de l’égalité des sexes. Il faut remonter en 1929 où cinq militantes canadiennes (Emily Murphy, Nellie McClung, Irene Parlby, Louise McKinney et Henrietta Muir Edwards) ont obtenu la reconnaissance des femmes au statut de personne à part entière au sens de la Constitution canadienne. Micheline Dumont, très impliquée en matière féminine, est une spécialiste de l'histoire des femmes au Québec. Elle a publié en 2003 un ouvrage historique intitulé La pensée féministe au Québec : anthologie, 1900-1985 en collaboration avec l’auteure Louise Toupin.
À l'ombre des mots
Nous avons tendance à oublier que certains droits acquis par les femmes n’ont été octroyés que depuis quelques décennies. Le droit de vote des Québécoises est l’un de ces cas. Pendant que les Canadiennes au niveau fédéral ont obtenu le droit de vote comme « récompense » en 1920 pour leur participation à l’effort de la guerre 1914-1918, alors en 1922, dans toutes les provinces canadiennes, les femmes ont le droit de vote, sauf le Québec. Se formera alors en 1921 le Comité provincial du suffrage féminin dont les coprésidentes sont Marie Gérin-Lajoie et Anna Lyman. 400 femmes se sont rendues dès février 1922 au Parlement de Québec réclamer le suffrage. Thérèse Casgrain, l’une des figures majeures de cette lutte, revitalise le Comité provincial par le nom de Ligue des droits de la femme en 1929. À force de persévérance, les Québécoises ont obtenu le suffrage en 1940.
L’avancement des femmes au Québec vers l’épanouissement et l’émancipation nous le devons à des militantes, et à maintes artistes, penseures, organismes culturels, etc. Une réflexion d’auteure à souligner demeure celle de Madeleine Gagnon qui partage et brosse la condition humaine. Poète, romancière et essayiste, elle a écrit une quarantaine d'ouvrages depuis 1968. Au fil du temps, elle a reçu de nombreuses récompenses : en 2002, le prix Athanase-David pour l'ensemble de son œuvre. En 2007 est paru À l'ombre des mots. Poèmes 1964-2006, une rétrospective de ses textes poétiques. Monique Durand, journaliste qui a commandé à Gagnon le livre Les femmes et la guerre, décrit ainsi ce qui l’interpelle chez l’auteure : « J’avais choisi Madeleine Gagnon pour sa façon de raconter et sa façon de penser la vie, la mort, le féminin, le masculin. Quelqu’un qui saurait écrire la complexité, la si grande complexité du monde et des sentiments » (de: Gagnon, Madeleine. 2000. Les femmes et la guerre, Montréal : vlb éditeur, p. 14). Toutes les deux ont parcouru pendant l’année 1999-2000 les Balkans jusqu’au Proche-Orient puis l’Asie du Sud. Elles y ont interviewé des femmes vivant en contexte de guerre : il résulte de ces rencontres des témoignages qui reflètent de grandes souffrances, et qui prononcent également de riches leçons de courage et d’humanité.
Le paysage politique et féministe n’est pas complet sans mentionner la pratique artistique de femmes autochtones, métis et issues des Premières nations. Elles travaillent fort à valoriser et transmettre leur culture, contribuant ainsi à donner un éclairage sur leur héritage qui a si longtemps été réprimé. Signalons entre autres deux femmes qui se démarquent pour leurs implications. Étudiante en histoire de l’art à l’Université Concordia, la commissaire et auteure de descendance crie-Métis-Saulteaux Lindsay Nixon est nommée la première éditrice autochtone depuis 2017 pour la revue Canadian Art. Sa pratique interroge et critique des thèmes qui traitent de l’art autochtone . Elle est l’une des fondatrices de la maison d’édition indépendante Critical Sass Press. Provenant de la nation abénaquise, Alanis Obomsawin réalise des films documentaires depuis les années 60. En 2017, elle signait son cinquantième film avec Le chemin de la guérison qui défend l’histoire, la langue et la culture des peuples autochtones d’une communauté crie du Manitoba.
En outre, il existe des lieux physiques, des espaces démocratiques rassembleurs, qui perpétuent des valeurs et préoccupations féministes. S’affirmant comme un espace convivial, la librairie Euguelionne, spécialisée en littérature des femmes et ouvrages féministes (étendus aux queer, lesbiens, gais, bisexuels, trans, intersexes, asexuels et agenres, two-spirited, anti-racistes, anti-coloniaux, etc.) propose des causeries, lancements, débats, tables rondes sur divers sujets actuels qui touchent ces communautés.
Le féminisme québécois d’aujourd’hui est l’aboutissement d’un long travail qui demeure en processus. Il reste encore beaucoup à faire afin d’atteindre une réelle équité. De manière à préserver les acquis et gagner davantage de justice, il est souhaitable de soutenir et d’encourager les dynamiques activités autour du féminisme. L’éducation, la recherche, la solidarité et le partage font partie des clés de la réussite.